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Sumangalis et fashionistas

Sumangalis et fashionistas, le prix à payer du prêt-à-porter

Le système d'exploitation genré du sumangali, instauré dans les usines textiles du sud de l'Inde où travaillent de très jeunes filles à qui on a promis de payer leur dot, permet aux clients occidentaux des enseignes de prêt-à-porter de trouver des vêtements bon marché.Jeune ouvrière textile © The Hindu

Acheter dans votre magasin préféré un jean 30 francs, soit le prix d’une fondue, vous semble tout à fait normal. Pourtant ce jean bon marché qui rejoint la pile de ceux qu’on achète à la pelle a un coût. Oh, la marque n’y perd pas, vous non plus, rassurez-vous. L’environnement oui, beaucoup, et les très jeunes filles, parfois tout juste âgées de 12 ans, qui travaillent à sa confection, énormément. Ce jean a en effet un coût social au goût de scandale.

Il aura fallu attendre la conférence organisée en mai dernier à Madurai par des ONG et des militants des droits humains pour que les médias indiens puis européens tels De Volkskrant et Libération s’emparent du sujet et dénoncent le sumangali, un système mis en place voici dix ans au Tamil Nadu. Par ce biais, les groupes textiles indiens emploient des jeunes filles exclusivement, non mariées, recrutées dans des villages. A l’issue du contrat de trois ans, l’employeur s’engage à leur verser 30’000 roupies, soit 600 francs, pour payer leur dot. Dans le seul Etat du Tamil Nadu, plus de 60’000 filles sont concernées.

Camp-coolie

Car littéralement, sumangali signifie «femme mariée» en hindi. Annie Raja, secrétaire générale de la National Federation of Indian Women explique que «ce terme est utilisé à dessein afin que les parents laissent partir leurs filles prépubères et pour que celles-ci réalisent leur rêve de mariage dans un pays où la pression sociale liée à l’obligation de se marier est extrêmement forte.» C’est en effet ce mot qui figure sur toutes les publicités destinées à attirer les jeunes filles dans les usines textiles. A l’instar des autres responsables et militants associatifs, Annie Raja préfère parler de «camp-coolies» pour désigner un système qui contraint les travailleuses à loger sur place et les dissuade à quitter le site de production.

Club de vacances

Cette exploitation est sexuée. Comme le précise Annie Raja, «aucun garçon n’est embauché», les employeurs préférant les jeunes filles beaucoup plus dociles. Cette exploitation est légale. Les travailleuses reçoivent un contrat… de stage, qui stipule brièvement la qualification requise (car il n’y en a qu’une: mesurer 1m55) et les conditions salariales. Cette exploitation est organisée. Des agents qui touchent 500 roupies par fille amenée à l’usine, sillonnent les campagnes, repèrent les familles pauvres, les convainquent, expliquent que les jeunes filles sont bien nourries, allant même jusqu’à détailler les menus proposés à l’usine, qu’elles suivent des cours après le travail pour avoir un bon niveau scolaire, qu’elles peuvent faire toutes sortes d’activités sportives, récréatives et spirituelles, en bref une expérience entre nirvana et club de vacances.

Colonies

Sauf que la réalité est tout autre puisque très vite, les jeunes filles deviennent squelettiques, que les accidents, les maladies, le harcèlement sexuel, moral, sont leur lot et que de dot il n’est plus question, les employeurs finissant par les renvoyer sous divers motifs juste avant les trois ans obligatoires pour lesquels elles se sont engagées. Les responsables des ONG qui cherchent à abolir cet esclavagisme moderne sont même allés jusqu’à dire lors de la conférence de Madurai que «ce commerce est pire que ce qui s’était passé pour les travailleurs amenés dans les plantations coloniales de thé, les mines de charbon ou les champs de coton».

Annie Raja pointe du doigt les entreprises occidentales, qui contrôlent le textile mondial et qui sont aux prises avec les lois du marché néolibéral, poussées à innover pour rester dans la course tout en dépensant le moins possible. Elle explique que «cela n’est réalisable qu’en réduisant les coûts de production. Et comme les entreprises occidentales ne produisent pas elles-mêmes mais sous-traitent, elles font peser cette contrainte sur leurs sous-traitants, les industriels locaux. Ceux-ci, pour préserver leurs profits recourent au sumangali». Cela revient-il à dire qu’acheter en Suisse son jean «made in India», c’est participer à l’exploitation des jeunes Indiennes? Les 500 responsables qui participaient à la conférence de Madurai, sans totalement rejeter la mondialisation, souhaitent des aménagements et suggèrent notamment que les consommateurs finaux occidentaux paient quelques centimes de plus pour permettre aux ouvrières textiles d’obtenir des conditions de travail humaines.

Culpabilité

Reste que les patrons de ces quelque 7’000 usines textiles du Tamil Nadu nient absolument le fait que le sumangali est un travail forcé. Pour eux, tous les témoignages des anciennes ouvrières sont faux, fabriqués par les syndicats qui perdent leur pouvoir (les jeunes travailleuses, étant stagiaires et mineures, ne peuvent adhérer à un syndicat). Quant aux entreprises textile occidentales, elles se bardent de beaux discours, de chartes éthiques, de projets éducatifs pour le Tamil Nadu, comme l’explique leur site Internet pour rassurer et déculpabiliser leurs clients occidentaux. D’autres jouent les innocentes. Ouf, on est rassurés! Les accros du shopping vont pouvoir continuer à remplir leurs armoires sans mauvaise conscience.

Nathalie Brochard