updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

Ces héroïnes oubliées

La commémoration des dix ans des attaques des tours jumelles est allée avec son lot habituel d’articles dans les journaux. Cette année encore, le rôle des femmes est passé à la trappe.

 

« Dans les journaux on voit des veuves, des veuves, et encore des veuves », constate Brenda Berkman. Cette pompière qui a perdu de nombreux proches lors du 11-Septembre ne remet pas en cause l’importance des victimes dans les médias, mais déplore qu’on ne dépeigne jamais « l’intégralité du tableau ».

Pompières, policières, secouristes, bénévoles, elles sont pourtant extrêmement nombreuses à avoir joué un rôle actif. La couverture médiatique de cet événement a été dictée par les stéréotypes, occultant les veufs et les actes de bravoure au féminin, à l’exception de l’histoire des l’hôtesses de l’air Amy Sweeny et Betty Ong, qui ont transmis des informations capitales sur les terroristes aux membres d’American Airlines au sol, avant de percuter la tour nord.

L’essayiste féministe Katha Pollitt confirme : « Le 11-Septembre a correspondu à une célébration de la masculinité, de la bravoure et de la force, qui préparait déjà d’une certaine manière les guerres en Afghanistan et en Irak. » Des mots inusités depuis plus de vingt ans ont même fait leur réapparition : policeman pour police officer et fireman pour firefighter, passant d’une dénomination neutre à une dénomination genrée où les femmes n’ont pas leur place.

Retour aux années 60

Susan Hagen et Mary Carouba, deux écrivaines californiennes, ont été choquées par ce manque de reconnaissance dès 2001. « Aucun journal ne mentionnait les femmes, et le langage employé rappelait celui des années 1960, avec des expressions comme ‘nos braves hommes’ ». Elles se sont alors rendues à New York, ont interviewé trente femmes, et ont donné naissance au seul livre sur le sujet : Women at Ground Zero. « Nous pensions que de nombreuses autres publications allaient suivre, mais en réalité nous avons été les premières, et les seules », s’étonne Mary Carouba.

Des 25 femmes membres des 12'000 pompiers de New York (FDNY) en 2001, aucune n’est morte en service le 11-Septembre. 25 femmes, c’est le quota imposé au FDNY en 1982 à l’issue d’un procès en discrimination. Elles sont cette année 29 dans le département, à nouveau attaqué pour discrimination par la communauté noire.

Après les attaques, les casernes qui n’avaient pas perdu d’hommes étaient moins bien vues que celles qui pleuraient des morts. De la même façon, « comme aucune femme n’était morte, c’est qu’elles ne faisaient pas bien leur travail », rapporte Brenda Berkman. Le 11-Septembre a donc rimé avec une « augmentation du machisme » dans le département. Même du côté des officiers de police, qui ont eu la ‘chance’ de compter des femmes mortes en service dans leurs rangs, l’officier Carol Paukner estime que « le département est resté à peu près le même : les femmes étaient inexistantes et sont restées inexistantes. La police, c’est un club de mecs. »

Les femmes manquaient de visibilité dans ces métiers autrefois réservés aux hommes, et le 11-Septembre n’a rien fait pour arranger les choses. Mary Carouba explique : « Ce n’est pas que les femmes ne puissent pas être vues comme des héroïnes, c’est qu’il faut redoubler d’efforts pour porter un minimum d’attention sur elles en cas de crise, affirme celle qui y consacre une bonne part de son temps depuis dix ans. Dans l’imaginaire collectif, ce sont les hommes qui gèrent ce genre de catastrophe. »

 

Rendez-vous

Tout au long du mois de septembre, l'émiliE proposera une série de témoignages de ces femmes de l'ombre qui se sont pourtant exposées au danger et ont été confrontées à des situations terribles. Christelle Gérand, correspondante aux Etats-Unis, est allée à leur rencontre et nous propose leur témoignage.