updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

Etudiantes à Tunis

 

Lundi 15 octobre 2012, Tunis, Université de la Manouba. Pendant qu’une professeure me présente aux étudiant-e-s, je parcours l’auditoire des yeux. Il y a beaucoup de monde, probablement plus de cent personnes, en très grande majorité des jeunes femmes. Normal, je me trouve à la faculté des lettres et, de plus, mon exposé a pour thème «Femmes et culture dans le monde d’aujourd’hui». Il n’y a pas de raison qu’à Tunis les participants masculins à une conférence sur les femmes soient plus nombreux qu’à Lausanne ou Genève.

La différence avec une université suisse, c’est que les deux tiers environ des étudiantes ont la tête couverte d'un morceau de tissu qui ne laisse pas échapper la moindre mèche de cheveux et qui descend sur les épaules. Il y a le foulard coloré, voire coquettement drapé, porté avec des jeans ou des tuniques courtes par-dessus le pantalon; il dénote surtout, m'a-t-on expliqué, un conformisme social, le désir de ne pas se faire remarquer et de ne pas avoir d’ennuis dans les quartiers populaires très conservateurs d’où ces étudiantes proviennent. Et il y a le voile qui, pour l’Occidentale que je suis, évoque irrésistiblement la tenue des bonnes sœurs catholiques : gris, beige ou bleu, retombant sans aucun artifice jusqu’au niveau des omoplates, serré au ras du menton et surmontant une robe longue et flottante de même couleur.

Nous sommes en milieu académique dans la capitale de la Tunisie, ce pays qui avait la réputation d’être le plus progressiste du Maghreb, notamment s’agissant du statut des femmes. On me racontera plus tard que, sur les plages publiques, les habitantes de Tunis se baignent désormais presque toutes habillées de pied en cap ; il faut aller sur les plages privées pour ne pas se sentir gênée de porter un maillot de bain. Le parti islamiste Ennahda a gagné les élections il y a un an et le fondamentalisme salafiste a depuis lors étendu son emprise sur la société.

Ma conférence est un plaidoyer pour les valeurs du féminisme (égalité des droits, condamnation du viol etc.), mais j’insiste aussi sur la nécessité d’éviter tout ethnocentrisme dans la manière d’aborder ces problèmes. Tout le monde m’écoute religieusement – le respect de l’autorité, apparemment encore très répandu ici, y est sans doute pour quelque chose. Je me demande néanmoins ce qui se passe derrière  ces visages pour la plupart immobiles, derrière ces yeux pour la plupart inexpressifs.  En conclusion, j’incite les étudiant-e-s à réagir à mes propos, voire à me contredire.  L’université est par excellence le lieu où doit se manifester l’esprit critique, dis-je avec véhémence… et la sensation désagréable d’être complètement à côté de la plaque.  Le mutisme de l’assistance pèse des tonnes.

Finalement, les prises de parole s’ébranlent selon un ordre prévisible : d’abord les professeurs, ensuite les étudiants mâles (qui sont dix fois moins nombreux que les étudiantes mais qui, une fois le pas franchi, se complaisent à occuper le terrain – ça, c’est comme en Suisse), ensuite les filles qui ont la tête nue, ensuite les porteuses de foulards colorés, et enfin, au forceps, deux ou trois filles voilées au sens propre du terme.

La même scène se reproduira dans les deux autres universités où j’aurai l’occasion de m’exprimer les jours suivants. Les garçons s’efforcent de prouver qu’ils ont été sensibles à mon discours, mais sortent parfois des énormités qui me feraient rire, tant elles sonnent incongrues à mes oreilles,  si elles ne me donnaient pas des frissons, par exemple : «Moi, je suis tout à fait d’accord que ma femme travaille, mais j’aimerais qu’elle m’explique dans quel but.» Les filles sans foulard se décident alors à les rabrouer, voire à se plaindre du fait que leur (relative) liberté vestimentaire est systématiquement interprétée comme un signe de disponibilité sexuelle, par contraste avec les  femmes qui donnent la preuve de leur «pudeur» en se couvrant la tête.  Elles sont courageuses, mais très minoritaires.  Pour leurs condisciples en foulard/jeans, le gros du bataillon, s’exprimer en public est visiblement une épreuve, et quand elles se forcent à le faire (parce que j’insiste…), elles énoncent des platitudes. Et les filles authentiquement voilées, qui sont toujours les dernières à ouvrir la bouche, que disent-elles ?

C’est en pensant à elles que j’ai eu envie d’écrire cette chronique. Elles continuent à me trotter dans la tête, ces jeunes femmes qui étudient sagement les langues étrangères et les grands textes de la littérature mondiale, se confrontant ainsi à des univers radicalement différents du leur, tout en restant terrées sous des mètres carrés de tissu et prisonnières d’une vision aliénante de leur sexe. Leurs propos m’ont exaspérée mais aussi déchirée, parce qu’ils respiraient la sincérité, la certitude inébranlable d’être dans le juste et dans le bien : «Le Prophète a été bon avec les femmes, dans l’islam il n’y a pas besoin de féminisme, il suffit que les femmes sachent respecter leurs limites dans le couple.» «Je m’habille ainsi parce que je réserve ma féminité pour un seul homme. Cet habillement témoigne de ma vertu et de ma foi.» «J’aimerais que toutes les autres étudiantes s’habillent comme moi, mais je respecte leur choix de ne pas le faire. Pourquoi y a-t-il une telle hostilité contre les femmes qui se voilent ?»

Je revois ces visages placides, absolument imperméables aux arguments avancés par certaines condisciples ou par les professeurs. L’idée qu’elles se font endoctriner et manipuler à des fins politiques par les (hommes) fondamentalistes semble être pour elles totalement irrecevable.

Et pourtant. Les deux jeunes femmes en niqab qui, le printemps dernier, ont vandalisé, en sa présence, le bureau du doyen de la faculté des lettres de la Manouba, étaient télécommandées par un groupe salafiste. Le niqab, c’est ce long vêtement noir ou en tout cas foncé qui couvre non seulement l’entier du corps mais également le visage. Le professeur Habib Kazdaghli, connu pour son engagement en faveur de la modernisation de la Tunisie et son attachement aux libertés académiques, avait interdit l’accès des femmes «niqabées» dans les salles de cours (il n’y en avait effectivement pas dans les auditoires lors de mon passage). Confronté à la vindicte  des deux porteuses de niqab, il les avait expulsées fermement de son bureau. Son procès pour «actes de violence commis par un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions» », délit passible de cinq ans de prison, devait commencer ce jeudi 25 octobre, mais il a été reporté à la mi-novembre, dans un climat de forte mobilisation, y compris internationale, en faveur du doyen. Lors de l’audience où a été décrété ce report, le juge a en tout cas obligé les deux plaignantes «niqabées» à montrer leur visage.


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© Photo DR, étudiante à l'entrée de l'université de la Manouba à Tunis