updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

Le viol, crime d'Etat

Publié hier, un rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) dont le siège est à Paris, dénonce les violences sexuelles érigées en instrument répressif systématique par les autorités égyptiennes contre les opposants politiques. Depuis la prise du pouvoir par les militaires en juillet 2013, ces actes se sont multipliés. Basé sur des dizaines de témoignages reproduits en partie dans ses pages, ce document accablant pointe l’hypocrisie du régime qui prétend agir contre le harcèlement et les violences faites aux femmes. Le rapport indique que la répression vise les personnes LGBT, les membres de Frères musulmans, les étudiant-e-s et… les enfants.

En introduction, la FIDH explique avoir «documenté des actes de harcèlement sexuel, des viols dont des viols avec insertion d’objets, «tests de virginité» anale et vaginale, électrocution des parties génitales, pratiques diffamatoires et chantage à caractère sexuel perpétrés par les forces de police, de sécurité et militaires. Ces agressions participent d’une politique qui a pour but d’éliminer les manifestations de rue tout en légitimant les autorités comme gardiennes de l’ordre moral». Entre 2011 et 2014, l’ONG avait déjà publié des témoignages concernant les agressions sexuelles commises contre des femmes dans la sphère publique, allant des viols collectifs perpétrés par des civils lors des manifestations autour de la place Tahrir au harcèlement sexuel quotidien dans les rues, les transports publics et sur les lieux de travail. Le présent rapport est publié sur la base d’un travail effectué à la fin de l’année 2014 en Egypte auprès des associations de défense des droits humains, des avocats et des victimes.

Signes extérieurs

Si les violences sexuelles sont devenues un élément central de la répression contre les opposant-e-s et la société civile et si elles ont augmenté de façon dramatique, cela s’explique en grande partie par l’impunité croissante garantie à la police. La FIDH précise qu’«à cet égard, la baisse relative du nombre de cas d’agressions sexuelles et de viols collectifs depuis le début du mandat d’el-Sissi s’explique davantage par l’interdiction pure et simple des manifestations que par le succès des quelques mesures symboliques adoptées pour lutter contre les violences sexuelles». La répression collective touche de larges pans de la population égyptienne et les arrestations arbitraires se multiplient, «de plus en plus motivées par le seul port de signes extérieurs (habits, voile, barbe, coupe de cheveux) interprétés comme des signes d’appartenance au courant islamiste, au courant révolutionnaire où à la communauté LGBT. Le port du voile intégral (niqab, ndlr), du Khimar (voile couvrant le front et la poitrine, ndlr), de tee shirts marqués «Non à la torture», de keffiehs siglés 25 janvier (date du début de la révolution, ndlr), de pantalons ou de tee-shirts slims pour les hommes, une attitude perçue comme efféminée».

Femmes ciblées

Comme le rappelle le rapport, les femmes sont particulièrement visées par cette dérive sécuritaire parce qu’elles sont à la fois les garantes et les premières à porter le fardeau des identités collectives. Celles qui portent le niqab et le khimar ou des voiles de style syrien (perçus comme des signes de sympathie pour le courant islamiste) ont été visées par les partisans du général el-Sissi tandis que les femmes non voilées, perçues comme des chrétiennes, ont été menacées par les islamistes, notamment dans le sud de l’Égypte. Elles ont été l’objet de représailles, d’enlèvements, d’arrestations arbitraires, de brutalité policière. Au cours de ces arrestations, le viol est commis de manière systématique.

Le sort des enfants

Quant aux mineurs, selon deux ONG de défense des droits humains, au moins 570 enfants ont été arrêtés sur des motifs politiques depuis juillet 2013. Ces organisations précisent que ce chiffre est inférieur au nombre réel car dans beaucoup de cas, l’âge de ces détenus n’est pas indiqué dans les registres, ou falsifié par la police. Au mois d’août 2014, trois témoignages diffusés par la journaliste Mona Salman sur la chaîne privée Dream TV ont fait état de nombreux viols commis au centre de détention d’El Eqabiya, où environ 90 mineurs sont emprisonnés avec des détenus adultes, sous la supervision d’officiers des Renseignements criminels (Al-Mabahith al-Gina’iya). «Celui qui n’est pas violé est une exception» explique un ancien employé de la prison.

Le calvaire de la communauté LGBT

«Les arrestations massives de personnes LGBT constituent un schéma récurrent exercée par l’appareil sécuritaire égyptien depuis plusieurs années. Depuis octobre 2013, les  campagnes visant les personnes LGBT sont devenues de plus en plus fréquentes», selon la FIDH. Entre novembre 2012 et mai 2014, au moins 32 personnes ont été condamnées à des peines allant de 3 à 12 ans de prison pour «débauche» et «déviance sexuelle». En avril 2014, un homme et trois femmes transgenres ont été arrêtés après un raid de la police dans un appartement. En droit international, les lois sanctionnant les relations homosexuelles entre adultes consentants violent les droits à la non-discrimination et à la vie privée. Lors de ces arrestations, la police autorisant les journalistes à filmer et à interroger les accusés sans leur consentement, certains médias allant jusqu’à révéler les noms complets des personnes arrêtées. La responsable d’une ONG locale explique que «la couverture médiatique de ces affaires est tellement uniforme qu’elle accrédite la thèse d’une campagne de répression coordonnée et organisée». Ce traitement sensationnaliste, qui présente l’homosexualité comme un crime, banalise l’idée selon laquelle les personnes LGBT seraient de plus en plus nombreuses depuis la révolution, s’inscrivant dans un complot étranger contre la société égyptienne.

Face à ces pratiques inacceptables, la FIDH demande que cessent de telles exactions. Néanmoins, El-Sissi peut encore compter sur le soutien de la population qui aspire avant tout à la stabilité politique et juge sa politique répressive comme un moindre mal face au chaos qu’a traversé le pays depuis le début de la révolution.

Photo © FIDH