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Coming out féministe

« La ménagère sort du placard. Un réjouissant coming out… » (Femina, 8 janvier 2006).


Quels sont les contours de ce placard ? En quoi cette sortie se rapprocherait-elle d’un coming out ?

Si l’expression coming out of the closet (sortir du placard) renvoie au fait d’exprimer son homosexualité, pourquoi ne pas utiliser cette métaphore pour appréhender d’autres expériences vécues en termes de sortie de placard (Dayer, 2010) ?

Non seulement cette notion est employée dans le sens commun et dans des contextes divers - à l’instar de l’exemple de coupure de presse ci-dessous - mais surtout elle comporte une utilité sociale et épistémique en permettant de formuler l’idée d’un passage de l’ombre à la lumière, du cloisonnement à la libération.

Interrogeons donc cette réappropriation et cette extension de la métaphore du coming out hors de son contexte d’émergence - sans occulter les spécificités de ce dernier - en abordant un autre domaine d’investigation, celui du féminisme.

Qu’en est-il du coming out (de la sortie du placard) féministe ? En d’autres termes, qu’en est-il du fait d’exprimer son féminisme ?

Etymologie du placard

Une perspective étymologique permet de découvrir que la notion de placard [(plakar) n.m. 1364] (Rey, 2004) est formée sur le radical de plaquer, rattaché à la racine indoeuropéenne frapper qui renvoie aux expressions latines plaga (plaie) et plangere (plaindre). Si plaquer est utilisé en diplomatie dans le sens d’Appliquer un sceau à, il a ensuite désigné un écrit diffamatoire affiché sur un panneau pour donner un avis au public. Cette idée d’application au mur a donné lieu à l’acception d’un assemblage de menuiserie (1572) qui s’élève jusqu’au plafond puis d’un enfoncement ou recoin de cloison constituant une armoire fixe (1748). De cette signification proviennent les usages contemporains tels que l’emploi argotique pour Prison, l’expression familière Mettre au placard qui correspond à une mise à l’écart ou la locution familière Avoir un cadavre dans le placard qui se rapporte à une affaire que l’on ne tient pas à divulguer.

Le placard renvoie ainsi autant à une dimension d’invisibilisation (garder une affaire cachée) que de visibilisation (donner un avis au public). Il réfère autant au contenant d’un secret qu’au support d’une révélation. Cette double acception peut renvoyer autant à l’invisibilisation des femmes qu’aux avis publics de chasse aux sorcières.

De plus, l’idée de frapper et d’appliquer un sceau ainsi que celle de plaie et de plainte peuvent être rapprochées de celle de stigmate. Provenant de la notion de piqûre, Goffman (1975) relève que ce dernier désigne des marques servant à exposer le caractère inhabituel et détestable du statut moral de la personne ainsi signalée.

Le stigmate - visible ou non de prime abord - incarne donc les aspects de diffamation et de mise à l’écart, alimentés par la production et la reconduction de stéréotypes dévalorisants. Certains discours conçoivent le féminisme comme une plaie (plaga) ou le vecteur d’éternelles plaintes (plangere). Les personnes se revendiquant féministes sont marquées par un sceau, un signe diffamatoire qui marque le stigmate ; elles seraient des hystériques, des frustrées, détestant les hommes. Ce sont pourtant principalement des femmes qui se retrouvent confinées dans des recoins, cantonnées dans des armoires étouffantes, des prisons domestiques ou des cages dorées - autrement dit, qui sont mises à l’écart. Et le féminisme se rapporte à ce cadavre dans le placard, à cette affaire qu’il est préférable de ne pas divulguer.

La logique du placard est ambivalente (Dayer, 2005). D’une part, il peut constituer une protection contre des manifestations discriminatoires et faire office de refuge ; il érige ses remparts et protège des attaques extérieures. Il est aussi source d’énergie créatrice à l’abri des regards inquisiteurs. D’autre part, traversé de failles, le placard offre une sécurité fragile et illusoire. Il génère également de la souffrance ; coupé du monde, il se transforme en piège. L’efficace du placard correspond moins à une armoire fixe qu’à un « ghetto psychologique » (Eribon, 1999) qui marque les limites à ne pas franchir quel que soit ; elle dissuade de s’aventurer en territoire hostile et elle étouffe le désir d’affirmation par crainte des représailles.

Le coming out féministe peut s’entendre comme un refus du placard sexiste qui dicte ce qui acceptable ou non, comme une insurrection face à l’assignation à une place infériorisée, face à la réduction à des catégories dominantes et réifiantes. Il défie l’obscurité comme l’obscurantisme, il brise le silence et fait éclater les verrous de l’oppression, il retourne le stigmate et remet en cause l’ordre établi ; il franchit les seuils injustes. Toutefois, la clé est-elle définitivement mise sous le paillasson ?

Epistémologie du placard

Oser son féminisme ne se réfère pas uniquement à un instant ponctuel et le seuil du placard n’est pas franchi une fois pour toutes, partout, auprès de n’importe qui et par le même procédé. Le coming out se décline au pluriel, il est précédé de cheminements et constitue une entreprise reconduite en permanence, une modulation perpétuelle du jeu que la personne opère entre ce qu’elle cache et ce qu’elle montre, selon les interactions, les contextes et les temporalités.

Le passage de la honte à la fierté s’opère à travers une réappropriation identitaire, individuelle et collective. Les manifestations de rue des mouvements de libération des femmes peuvent en effet être envisagées comme un coming out collectif, traversant les niveaux intrapersonnel, interpersonnel et sociétal, le privé se faisant politique. Ces processus d’affirmation et de visibilisation travaillent les tensions entre un « dedans » marginalisé et un « dehors » légitimé.

Les expériences de coming out, vécues comme une transformation identitaire et un changement de rapport au monde, remettent fondamentalement en cause des oppositions telles que (avant/après, dehors/dedans, public/privé, homme/femme, masculin/féminin, hétérosexualité/homosexualité, etc.). Ces dualismes, intégrés dans un système de division qui les naturalise, sont porteurs d’enjeux de pouvoir et davantage de légitimité est octroyée à un des termes de l’opposition.

Sedgwick (1990) - à travers son ouvrage Epistemology of the closet (Epistémologie du placard) - souligne d’ailleurs qu’aucun champ n’a échappé aux incohérences de l’assignation de chaque personne dans une identité binaire et qu’à l’instar de la pensée féministe qui interroge le genre et son binôme mâle/femelle, une analyse critique de toute dichotomie se montre nécessaire.

Placard hétérosexiste

Le placard sexiste est notamment déconstruit par Delphy (1998) lorsqu’elle décortique l’économie politique du patriarcat. Dans le même sens, Wittig (1992) remet en cause les fondements de La pensée straight en montrant que l’hétéronormativité fonctionne comme un système politique et Rich (1981) dénonce la contrainte à l’hétérosexualité.

Ces critiques remettent justement en question la production de dichotomies en soulignant le caractère construit de ces catégories et les rapports de domination qui les sous-tendent1. Les placards sexiste et homophobe s’articulent et sont sous-tendus par une même logique, hétérosexiste (Dayer, sous presse). L’hétérosexisme renvoie non seulement à la suprématie de l’hétérosexualité sur l’homosexualité mais également à « un système de pensée qui, par la conjugalité et la maternité, confirme la domination masculine dans les rapports de sexe. […] L’hétérosexisme se trouve à la fois à la racine de l’homophobie (envers les homosexuels), du sexisme (envers les femmes), mais aussi bien, de façon plus générale, quoique plus lointaine, à la racine de très nombreux actes de violence (envers toute personne, quelle qu’elle soit) dont les liens avec cette culture de l’identité masculine et de la force virile n’apparaissent pas à première vue » (Tin, 2003, pp. 208-210).

Parce que sortir du placard est encore difficile

L’exemple de la ménagère illustre l’utilisation de la notion de coming out pour rendre compte du refus de rester dans l’obscurité d’un placard imposé et étriqué. Plus généralement, cette métaphore permet d’éclairer l’architecture du placard sexiste et les processus de stigmatisation du féminisme. Elle rend compte d’une dialectique entre assignation et affirmation, invisibilisation et reconnaissance, d’un passage du silence à la prise de parole, de l’enfermement à l’émancipation.

Parce que sortir du placard est encore difficile, parce que se dire et être féministe est encore stigmatisé, sortons les archives des armoires, ravivons la mémoire et écrivons l’histoire.

Parce que le coming out féministe est une question de tous les jours et une entreprise incessante, veillons contre des retours au placard ; ouvrons les portes closes, cassons leurs cadenas, déverrouillons leurs serrures ; décelons et déjouons toute forme de placard, ici et ailleurs.

Parce que les placards sexistes perdurent et se transforment, donnons la voix aux expressions du féminisme, multiples et mouvantes.

1 Cette naturalisation des catégories est également remise en cause par la perspective queer (i.a. Butler, 2005 ; Sedgwick, 1998) qui développe notamment l’idée de performativité.

Caroline Dayer