updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

Masculinités

Enseignant au département des Etudes genre de l'Université de Genève, Christian Schiess revient sur les rapports sociaux de sexe et la prétendue crise de la masculinité.

Comment en êtes-vous arrivé là ?

Après une licence en relations internationales, j’ai travaillé quelques années et c’est par la formation continue « Aspects sociaux et culturels du féminin et du masculin » que je suis arrivé aux études genre de Genève en 2002. Ce qui m’a attiré immédiatement dans cette formation, c’est qu’elle détonnait au milieu d’une offre de formations appliquées à la gestion et au marketing. C’était une occasion de de me replonger dans le bain universitaire, de déconstruire les idées reçues dont on nous abreuve en matière de sexe et de sexualité, de réfléchir sur moi-même aussi. Je n’ai donc pas hésité une seconde. Après cette formation continue, j’ai enchaîné avec un DEA en sociologie et j’ai consacré mon mémoire à la construction sociale du masculin, avant  d’occuper un poste d’assistant puis de chargé d’enseignement en études genre.

Quand vous vous levez le matin, que voyez-vous dans votre miroir ?

Euh… je me vois moi. Vous voulez savoir si je me vois en tant qu’homme d’abord?

Vous vous définissez comment ?

Oui forcément, je suis un homme forcément.

Oh belle définition, « je suis un homme forcément »…

Si je dis forcément, c’estqu’on m’a d’abord défini comme tel et que j’ai fait à peu près ce qui fallait pour qu’il n’y ait pas trop de doutes là-dessus. Je n’ai pas développé de stratégies de brouillage particulières, je ne suis pas très queer dans mon genre, donc forcément pour ces raisons je suis un homme. C’est mon état civil, c’est ce qu’on dit les médecins à ma naissance, les gens me reconnaissent comme tel, avec les privilèges et les ogligations que ça implique.

L’idée d’être un homme est-ce un faux privilège ?

C’est bel et bien un privilège dans la mesure une position d’homme procure un accès prioritaire aux ressources matérielles et symboliques, par exemple à un travail mieux payé et mieux reconnu, ou encore à une plus grande liberté dans l’usage des espaces publics. Les hommes développent diverses stratégies pour accéder à ces privilèges, même si ces stratégies ne sont pas toujours conscientes. Le pouvoir dont disposent les hommes n’est d’ailleurs le plus souvent pas perçu comme un pouvoir, mais comme un mérite ou comme un droit, voire comme une seconde nature : « être un homme, tout simplement ». Mais derrière ce « tout simplement » se cache en fait un travail d’arrache pied qui se fait dès le plus jeune âge et qui consiste à se distinguer des filles qui sont activement consituées en êtres dévalorisés. C’est pour cette raison qu’il n’est souvent pas aisé de se reconnaître ensuite comme un dominant, surtout dans les classes supérieures diplômées.

Justement les hommes souffrent-ils de normalité ?

Les hommes souffrent, mais sans doute pas de normalité. La normalité, comme conformité à la norme dominante, est plutôt porteuse de privilèges. Mais elle a en effet un coût. Le prix à payer pour devenir un homme est assez élevé, comme l’illustre de manière vertigineuse le célèbre poème de Kipling, If, qui se termine par « Sois un homme mon fils » . Pour une fille, cet énoncé ne ferait pas sens. Si on devient homme, il faut accepter une part de souffrance mais au final il y a ces privilèges, voilà ce que dit l’énoncé. Dans ce cheminement, il y a toute une série de laissés-pour-compte. Si l’homme idéal dans nos sociétés libérales et capitalistes, c’est l’homme manager, il y a ceux qui ont les moyens matériels et culturels de mener à ce projet de masculinité et il y a nécessairement des laissés-pour-compte puisque tous les hommes ne concourent pas à armes égales. Et l’ouvrage doit toujours être remis sur le métier, car le risque d’une relégation dans la catégorie du féminin est encouru constamment. Etre un homme n’est jamais acquis, puisque c’est une norme précisément. On comprend qu’en raison des investissements consentis, renoncer aux privilèges acquis devient de plus en plus coûteux et improbable avec les années.

Mais pour en revenir à la souffrance des hommes, il est vrai que c’est un phénomène de plus en plus thématisé dans les médias et dans certains groupes d’hommes que l’on qualifie parfois de masculinistes. L’ennui, c’est que lorsque l’on parle des hommes comme d’un groupe homogène, on ne sait plus vraiment à quoi on se réfère. Si je dis : « les hommes souffrent », en insistant sur cette souffrance collective je sous-entends nécessairement que les femmes souffriraient moins, ou alors qu’elles auraient déjà suffisamment parlé de leurs souffrances, voire qu’elles seraient collectivement responsables de la souffrance des hommes. C’est un discours sournois, celui de la « crise de la masculinité », qui peut parfois être franchement réactionnaire. Et c’est justement un des privilèges des groupes dominants d’attirer la compassion vers eux. La vraie question pour moi n’est pas de savoir si « les hommes » souffrent ou non, mais d’analyser la capacité des différents groupes sociaux à faire valoir et reconnaître leur souffrance dans l’espace public. On peut penser à l’immense asymétrie compassionnelle dans le traitement médiatique des victimes civiles des attentats du 11 septembre 2001 et des guerres en Afghanistan et en Irak qui s’en sont suivies. Il est probable que la même logique vaille en matière de genre. Les groupes d’hommes qui se sont constitués autour d’un discours de crise sont composés d’individus plutôt diplômés, blancs et hétérosexuels, c’est-à-dire dominants parmi les dominants. Pendant ce temps, la souffrance des ouvriers (et a fortiori des ouvrières) est  de moins en moins visibilsée de par la décomposition des collectifs syndicaux. Quand on sait que l’identité virile est étroitement liée à celle de travailleur (ouvrier notamment), on comprend la complexité des situations vécues, et du même coup la tentation d’attribuer un peu rapidement aux femmes (ou aux féministes) la responsabilité des souffrances générées par des transformations sociales qui ne sont souvent pas propres aux rapports sociaux de sexes, comme la précarisation engendrée par le néolibéralisme.

Bien sûr, ce souci de clarification vaut aussi lorsque l’on parle du pouvoir des hommes : affirmer que les hommes disposent de pouvoir en tant qu’hommes ne signifie pas que chaque homme serait privilégié par rapport à chaque femme, ce qui serait aberrant. Les luttes féministes et les études genre ont mis au jour l’existence de certains privilèges propres à la domination masculine, tout en montrant que les rapports sociaux de sexe sont imbriqués dans d’autres rapports sociaux. On n’est jamais qu’un homme ou qu’une femme. Pourtant, les énoncés du type « les hommes sont ceci » ou « les hommes sont cela » sont omniprésents dans les discours médiatiques mais aussi scientifiques. Dès qu’on parle des hommes, il faut préciser de qui on veut parler. Je commence d’ailleurs chaque année le séminaire en expliquant que les hommes n’existent pas !

N’est-ce pas quand même parce que vous vous sentez discriminé d’une manière ou d’une autre que vous avez développé un intérêt pour les rapports sociaux de sexe ?

Oui bien sûr, les objets d’étude nous choisissent autant qu’on les choisit. C’est aussi parce que j’étais en porte-à-faux par rapport à certaines normes de la masculinité et ça doit être le cas pour la plupart des hommes qui s’impliquent dans les men studies. Ce sont des hommes qui ont trouvé dans les théories féministes des moyens, des outils pour déconstruire et comprendre ce qui leur arrive personnellement. Dans mon cas, cela a eu un effet émancipateur. Ce que montrent finalement les men studies c’est que très peu d’hommes correspondent à l’idéal masculin. C’est l’idée de masculinité hégémonique de Connell. C’est un modèle idéologique très puissant qui fait courir les hommes dans un même sens, celui qui les conduits à être reconnus comme des hommes hétérosexuels.

C’est « sois un homme mon fils » tandis que pour les femmes c’est « sois belle et tais-toi »…Comment amener les hommes à se pencher sur ce sujet sensible ?

En tant qu’enseignant avec quelques dizaines d’étudiant-e-s par année, je n’ai pas une grande influence, mais en même temps c’est une fonction privilégiée. J’essaie de les familiariser avec les méthodes de la déconstruction critique et logique de ces catégories binaires, toutes faites, qui s’imposent à nous et qui sont en bonne partie transmises par le système scolaire et universitaire. J’y donne un sens à la fois sociologique et politique. Le lien féminismes/ études genre est pour moi évident, même si certain-e-s préfèrent le nier (une autre affaire de privilèges…). La déconstruction des catégories de pensée a permis aux mouvements féministes d’alimenter leur critique sociale. A l’échelle de mon enseignement, j’essaie de m’inscrire à ma façon dans ce mouvement. Mais il y a parfois des désillusions, comme lorsqu’au terme d’un semestre, des étudiant-e-s assènent sans autre argumentation que la biologie est la première explication des différences sociales entre femmes et hommes et qu’il serait donc inutile de trop y réfléchir…

Quelle est la proportion d’hommes qui assistent à vos cours ?

Environ un quart d’hommes pour trois quarts de femmes. C’est clairement plus que dans les autres cours en études genre. Sans doute que le fait que j’y traite du masculin, et que l’enseignant soit un homme y est pour beaucoup.

Quelle légitimité avez-vous au sein d’un département d’études genre ?

Ce n’est pas à moi qu’il appartient de répondre à cette question, même si je viens déjà d’y répondre partiellement.  Le fait qu’il y ait très peu d’hommes dans ce champ joue sans doute en faveur.  Mais il y a aussi une dimension plus structurelle. Dans le monde universitaire comme ailleurs, la parole des hommes est perçue comme plus légitime que celles des femmes, et c’est un mécanisme avec lequel je suis nécessairement amené à composer.

Comment faites-vous ?

D’abord en essayant de pas me cacher le fait que ma situation aux études genre est  paradoxale, puis en en parlant avec mes collègues pour essayer de le gérer au mieux. D’une manière plus générale les attitudes à mon égard oscillent entre la curiosité et la bienveillance. J’ai rencontré parfois des réactions de mépris, mais ça reste exceptionnel. Je suis en général surpris par l’enthousiasme qui prévaut à la simple idée qu’un homme s’intéresse aux études genre. Cela est plus fréquent dans les pays anglo-saxons et scandinaves ou leurs contributions sont plus anciennes, mais reste encore plus rare dans le monde universitaire francophone. On y observe cependant depuis quelques années une augmentation des publications sur les hommes et la virilité, notamment en histoire et dans les études du sport.

Propos recueillis par Nathalie Brochard