updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

Le féminisme, un mouvement non-violent

Le féminisme : le seul mouvement d'émancipation qui n'ait jamais fait de victimes !

l’émiliE : Un ouvrage de synthèse, des cycles de débats et d’intervention avec des spécialistes mondialement connus (Judith Butler a confirmé sa venue au printemps 2012), votre département est à l’avant-garde. Ce dynamisme et cette visibilité sont-ils de votre fait ?

Delphine Gardey : Il est le fait de notre travail collectif, des collaborations que nous avons pu nouer, de notre expérience dans le champ, du cumul de ces expériences et des réseaux qui sont les nôtres au sein de différentes universités, différents pays du monde.

l’émiliE : Le fait que vous soyez à Genève constitue-t-il un atout?

D.G. : Le cycle de conférences publiques dans son format actuel est un moyen de faire rayonner des questions d'actualité dans le domaine du genre et d'attirer des conférencières et conférenciers de haut niveau. Bien sûr, nous n'avons pas les moyens financiers de faire venir de grands noms tous les mois, mais il y a tout de même de belles invitations. Concrètement pour Butler, j’avais déjà eu l’occasion de la rencontrer dans d’autres circontances par deux reprises à Paris. Nous avons publié dans Travail, genre et sociétés, l'une des premières interview de Judith Butler en français en 2006.

http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=TGS_015_0005

Pour cette conférence et ce colloque, elle a tout de suite dit oui. C’est aussi parce que sa traductrice Cynthia Kraus est à Lausanne et qu’elle n’est jamais venue en Suisse. La place Suisse prend ici tout son sens du fait de son plurilinguisme. Il me semble, par ailleurs, que si Judith Butler a d'abord été reçue dans l'espace germanophone, elle est désormais reçue dans l'espace francophone et semble aussi plus investie vis-à-vis de cet espace. Voilà en deux mots.

l’émiliE : Votre équipe est d’horizons et d’origines très variés, elle couvre des champs d’études tout aussi variés. Est-ce pour maintenir un département genre fort et éviter qu’il se dilue en intersectionnalité ailleurs dans la faculté ?

D.G. : C’est d’abord le fruit d’un héritage, l’unité avait été conçue dans cette optique interdisciplinaire et au sein de la Faculté des sciences économiques et sociales. Le fait de vivre dans une faculté de ce type et de s'y développer a une influence sur le type de disciplines ou d'approches à privilégier. Nous sommes attachées au fait de nous centrer sur des sciences sociales (c'est-à-dire sur des disciplines ou des approches ayant un rapport à l'investigation empirique, qu'il s'agisse de la sociologie, de l'histoire ou de l'anthropologie). Nous pratiquons et enseignons les études genre et la théorie féministe, nous publions dans ces domaines, mais nous sommes plutôt des spécialistes en sciences sociales, en études genre et en théorie féministe. Cela nous différencie, par exemple, d’autres espaces ou d'autres traditions, comme le pôle que constitue Paris 8-Saint-Denis dans ce domaine et la façon dont il s'est historiquement développé, davantage à partir des disciplines littéraires et des sciences du texte. Le département d'études féminines fondé par Hélène Cixous étant le plus ancien de ce type. Nous revendiquons en quelque sorte un ancrage dans les disciplines dans lesquelles nous avons été formées (par exemple l'histoire et la sociologie pour ce qui me concerne) et une façon d'aborder les questions de société et de théoriser à partir des questions de genre et de la théorie féministe.

l’émiliE : Quels sont vos rapports à la militance ? Sortez-vous du cocon académique ? Vous insistez sur la porosité des frontières, mais qu’en est-il réellement sur le terrain ?

D.G. : Je n’ai à titre personnel jamais milité dans une association féministe. Cela ne veut pas dire que je n'ai pas eu d'autres expériences militantes. En fin de compte, concernant les femmes et le féminisme, ma militance aura été de contribuer (avec d'autres) à faire entrer les questions de genre dans le domaine du savoir.

l’émiliE : Le reste du département entretien un lien étroit avec les associations féministes, LGBTIQ ou autres défenseurs des droits humains…

Lorena Parini : Je suis venue à la militance plus active après être entrée aux Etudes genre. Avant j’étais féministe mais pas forcément au sein d’associations. Depuis, je suis en lien avec les groupes féministes ou LGBTIQ.

Iulia Hasdeu : Je me vois dans le même type de positionnement, du fait de mon expérience personnelle qui m’a assez éloignée du militantisme – je fais référence à mon passé dans un pays totalitaire qui imposait une militance de parade (j’ai vécu en Roumanie jusqu’à l’âge de 26 ans) comme j’ai l’habitude de le dire, j’éprouve une espèce de méfiance. Psychologiquement, j’ai encore une certaine distance émotionnelle par rapport à un engagement politique. Mais le savoir académique m’a ouvert les yeux sur toute une série de questionnements politiques et il s’agit ainsi pour moi d’un retour au politique, par le biais des études genre. Pour ce projet de livre, j’ai été  très enthousiaste à l’idée que le savoir qu’on produit ne reste pas enfermé mais qu’il puisse servir à des gens afin d’introduire la critique du genre dans leurs préoccupations de tous les jours. C’était une opportunité d’aller vers la cité.

l’émiliE : Vous avez l’impression que les échanges se font dans les deux sens ?

D.G. : Historiquement, c’est vraiment dans les deux sens puisque toute cette pensée de la différence des sexes, du féminin et du masculin, de l’historicité des sexualités se nourrit profondément des transformations culturelles et sociales de l’après 1968, de l’engagement, des mouvements sociaux, politiques et féministes et lesbiens qui vont être les acteurs-trices principaux pour rendre des questions publiques.  Ces questions deviennent du coup des questions de science et de savoir.

Par exemple en Grande-Bretagne, les workshops d’écriture installés dans des quartiers pauvres par des militants, des formateurs pour adultes et des universitaires dans les années 1970-80 ont non seulement transformé la vie de nombre d'adultes inscrits dans ces espaces de formation, mais aussi contribué, par exemple, à modifier les modalités de production du travail académique. C'est en histoire, la revisite de l'histoire sociale par la collecte de sources orales et la valorisation de l'expérience et du récit de vie.. Il y a dans ces cas de figure une sorte de co-construction des savoirs.

L.P. : Quand je suis arrivée à l’Université à Genève, les questions de genre n’y étaient pas. Je n’ai jamais eu de cours « sciences-po et genre » par exemple. Et quand j’ai intégré le département, tout était à faire. Mais en ce qui concerne nos échanges avec la militance, on constate qu’il y a un savoir extrêmement pointu, surtout dans les groupes LGBTIQ, il y a des gens plus experts que nous notamment sur les questions de transidentités, d’homoparentalité etc. Du fait de leur parcours personnel, de leurs recherches d’informations, il y a une construction de savoirs très pointus. Il existe des ponts entre le travail universitaire et la militance.

D.G. : Oui, il se passe la même chose, par exemple, avec les groupes de malades qui développent une expertise sur les maladies rares et des chercheurs dans les sphères médicales ou paramédicales qui travaillent là aussi étroitement avec ces personnes dans le cadre d’espaces non-académiques…

l’émiliE : Pourquoi cet ouvrage collectif ?

D.G. : Parce que c'était une occasion pour travailler ensemble. Par ailleurs, la "Petite encyclopédie critique" est une collection intéressante qui propose un espace intermédiaire entre les mondes académiques et militants ou associatifs. Ecrire ce livre a permis une vraie dynamique collective au sein de l'équipe. Nous étions motivé-e-s par cette volonté de montrer ce qui était créatif et vivant dans le féminisme et cette positivité a accompagné les conditions de réalisation du projet. On pourra toujours nous reprocher d’avoir passé sous silence des zones de conflictualité, d’opposition. Nous sommes conscientes de ces limites et, comme nous essayons de le montrer de façon positive dans le livre, du fait qu'il y énormément de débats au sein des féminismes…

l’émiliE : Pourtant on retrouve quand même de grandes controverses, notamment le féminisme laïc républicain ou l’égalité à travers le seul prisme de la bicatégorie homme/femme…

L.P. : Comme le titre c’est Le féminisme change-t-il nos vies ?, l’idée c’était de poser les termes de ces débats pour ouvrir vers des réflexions qui feront avancer les choses. Si on n'affronte pas ces questions, on n’avance pas. Si on évite les débats houleux, les questions qui dérangent, on aura toujours une expèce de toile de fond très malsaine.

l’émiliE : Le livre explique en quoi les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont empreints de féminisme. Pourquoi l’écrire ?

D.G. : D’abord parce que c’est sans doute historiquement vrai. De tous les grands –ismes qui ont façonné le XIXe et le XXe siècle, le féminisme est le seul qui n’a pas tué. C’est pourtant celui qui a le plus transformé nos existences et c’est celui qui est aussi le moins revendicable. En tant que mouvement d'émancipation, le féminisme a une importance et une profondeur qu'on refuse de lui accorder. Oui, c’est important de le dire. Pourquoi devrions-nous avoir honte ?

L.P. : Le féminisme est une révolution profonde et pacifique.

D.G. : Et qui a des conséquences immédiates sur la vie qu’on mène, celle des hommes, des femmes, et de ces autres "autres" mentionnées dans les études post coloniales. Comme le dit Judith Butler : "il s'agit de rendre les vies possibles". Quelle que soit son orientation sexuelle, quels que soient les chemins qu’on peut ou ne pas prendre pour que la vie puisse se réaliser. Quel changement quand même !

l’émiliE : Justement, en cartographiant les espaces où le féminisme s’est imposé, le livre est à double tranchant. Les opposant-e-s ne risquent-ils pas de dire que tout est réglé, acquis sur ces questions ?

D.G. : C’est comme tous les mouvements sociaux en cours, il y a toujours du travail, toujours des débats. Il y a en effet des espaces de revendications qui ont été surinvestis comme ceux liés à la sexualité et cela a été essentiel et bénéfique. Il y a cependant d'autres questions centrales dans le social, comme le travail, qui ont été désinvesties dans la période récente.

L.P. : En politique aussi on a désinvesti.

D.G. : Nous vivons dans une époque libérale, marquée par les deux sens traditionnels du terme : les libertés, le libéralisme. Du politique et du collectif a été recréé à partir du soi (et des revendications de liberté et de choix de vie dans le domaine des sexualités). Une question qui nous incombe, c'est de penser la façon de réarticuler du soi et du nous, et ce dans un contexte néolibéral. Nous devons donc réinvestir les questions sociales plus traditionnelles et regarder comment des causes peuvent être articulées ou réarticulées dans une visée émancipatoire et égalitaire

l’émiliE : Pas si simple en fait…

I.H. : Non, pas simple mais très excitant. Nous tenons un discours assez inconfortable. Il y a toujours quelque chose de l’ordre de la subversion qui rend notre position d’enseignant-e-s/chercheurs-euses en études genre très scandaleuse d’un point de vue académique et politique. J’aime bien ça.

© Photo Joanna Osbert

Delphine Gardey, directrice du département des Etudes genre à l'Université de Genève