updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

Questions féministes ou pas

Au cours de ses interventions à Genève, la philosophe et activiste Beatriz Preciado a invité les féministes à porter un regard plus critique sur le mouvement. Catégories et identités sont de nouveau au cœur du débat.

 

Les 6 et 7 mars derniers, Beatriz Preciado, de passage à Genève, donnait deux conférences : la première, grand public, portait sur son ouvrage Pornotopie, la seconde, adressée aux étudiant-e-s de la HEAD (Haute Ecole d’Art et de Design) et organisée par le programme Master de recherche CCC (Critical Cross Cultural Cybermedia) interrogeait la pratique artistique à travers les relations entre corps, pouvoir et vérité.

La rédaction de l’émiliE a suivi l’intervention de l’icône post-queer et soulève ici quelques pistes de réflexion pour les théoricien-ne-s, activistes, politicien-ne-s, militant-e-s, sympathisant-e-s ou toute autre aficionada féministe. Parce que Preciado a posé certaines questions à propos du féminisme contemporain qui en disent long sur la léthargie actuelle du mouvement et sur sa faiblesse à être force de proposition. Piquées au vif, les héritières d’Emilie Gourd que nous sommes, avons réagi illico. Notre sang n’a fait qu’un tour et aujourd’hui, nous prétendons secouer le cocotier en faisant notre autocritique, histoire de réveiller le ou la révolutionnaire qui dort en nous. La philosophe nous a en effet renvoyé-e-s à nos sources. Sauf qu’une large majorité de l’auditoire n’avait pas la moindre idée d’où elles se trouvaient.

Reprenons depuis le début, car c’est peut-être ça : nous avons perdu le fil. D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Qui étaient les premières féministes ? D’où vient le terme féministe ? Tout est question de racine et d’origine. Savoir d’où l’on vient pour savoir où on va… Non, Madonna n’était pas la première, Virginia Woolf non plus, Colette ne l’a jamais été, il faut en fait remonter à la Révolution française en 1789. Le mouvement était collectif, c’était celui des citoyennes qui rassemblait des femmes non mariées, des filles-mères, des filles de mauvaise vie, des enfants abandonnés et les hommes que le nouveau régime écartait du pouvoir. Les personnes exclues des pratiques démocratiques en somme. L’ancêtre du féminisme est à l’origine de la pensée démocratique moderne et ce processus est toujours en cours, à travers la demande d’extension de l’espace démocratique.

Déjà à cette époque, les citoyennes demandaient l’égalité. Leur mouvement s’appuyait alors sur le système de ressemblance, la femme étant le prolongement de l’homme, sa copie en moins réussi, selon la science et la Bible. Tandis que la notion d’égalité apparaît à ce moment, un système de représentations de différence sexuelle et raciale se met en place : n’est pas citoyen qui veut et ces femmes ne peuvent en aucun cas se réclamer les égales des hommes. La résistance du groupe dominant s’organise en s’appuyant sur l’argument essentiel de la différence. Et, renversement de tendance, la science - qui plus tôt mettait dans le même sac l’homme et la femme - est appelée en renfort pour souligner chaque différence biologique entre les deux.

L’exclusion des femmes des droits politiques sous prétexte de leur «nature» les pousse dans le paradoxe de devoir justement revendiquer ces derniers en s’appuyant sur cette même «nature» afin d’obtenir l’égalité. L’historienne Joan Wallach Scott relève que pour Olympe de Gouges, qui a rédigé en 1791 la fameuse Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, «il ne s’agissait pas d’attester que les femmes étaient semblables aux hommes pour les faire accéder à la qualité de citoyen, mais de réfuter l’amalgame dominant du citoyen actif et de la masculinité, de rendre la différence sexuelle non pertinente en politique […]».

Des siècles plus tard, les femmes peinent encore à sortir de la condition naturelle dans laquelle elles sont enfermées. Beatriz Preciado, comme bien d’autres féministes, questionne le sujet du féminisme. Comme bien d’autres, elle invite à penser que ce ne sont ni la femme ni les femmes. La philosophe nous suggère de nous interroger sur ces notions lorsque nous les utilisons. Pour elle, le féminisme contemporain a la responsabilité de poursuivre un travail critique sur ces concepts qui ne correspondent pas à des vérités anatomiques, mais à des fictions politiques et qui sont utilisés à des fins d’oppression.

Le féminisme doit surtout pouvoir redéfinir l’espace politique, c’est une pratique de transformation sociale. La notion de femme ne peut plus être un outil politique. Les identités sont contradictoires, partielles et stratégiques. Il en va de même pour les notions de «classe», de «race», de «genre». L’histoire a montré que les divisions entre féministes et les femmes en général rendent le concept politique de femme caduc : on n’y fait que reproduire et renforcer les mécanismes d’oppression. Ce féminisme-là emprisonne à nouveau. En définissant a priori «les femmes», on crée une catégorie artificielle qui non seulement les assujettit au rapport de domination, mais reproduit aussi des exclusions entre elles. La philosophe américaine Judith Butler plaide depuis longtemps pour un féminisme qui ne se fonde pas sur la catégorie «femmes».

Alors comment remédier à cette crise du féminisme contemporain ? Beatriz Preciado suggère de chercher une réponse du côté des alliances, des affinités. Puisque le concept de «femme» exclut toutes les femmes non-blanches, les non-hétéros et de manière plus large toutes les identités «négatives», il est envisageable de construire un espace sans identification naturelle mais plutôt à partir d’un désir de coalitions et de lutte collective, contre les sexismes et les systèmes d’exclusion. C’est l’idée d’un transféminisme fait d’alliances ponctuelles transversales, qui prend en compte les héritages passés et les écueils à contourner. Il ne s’agirait pas d’une énième catégorie mais bien de l’invention de nouvelles pratiques, de la création de liens.

Dans ce cas, la question n’est donc pas celle de l’identité. D’ailleurs Beatriz Preciado souligne que nous avons été assigné-e-s homme ou femme à la naissance alors même que nous ne connaissons pas la carte de notre sexe chromosomique. Connaissez-vous la vôtre? Est-elle constituée d’une paire XY, XX ou de l’une des 12 autres combinaisons que la science (la revoilà) a découvertes ? Sans compter le sexe gonadique (testicules-ovaires), les organes internes (prostate-utérus), les organes génitaux externes (pénis et scrotum - vulve et vagin) ni tout ce qui ne se réduit à des aspects biologiques.

Qu’attendons-nous pour aller demander notre carte - qui pourrait bien nous surprendre - de cette assignation ?

 

Nathalie Brochard et Caroline Dayer

© Photo Joanna Osbert