updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

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Discours et pratique de combat

L’instrumentalisation de problématiques féministes interroge non seulement les enjeux politiques contemporains mais également certains usages du féminisme, et par conséquent les positionnements des féministes elles-mêmes. Elsa Dorlin, professeure à Paris VIII et spécialiste de ces questions, fait part de son analyse. Interview.

 

Comment travaillez-vous votre propre positionnement ?

Plusieurs points sont importants pour moi. Tout d’abord, je trouve qu’il est plus pertinent de se situer que de dire qui on est. Lorsque l’on travaille en études de genre et en théorie féministe, que l’on est soi-même engagée dans ce mouvement, on est hanté par la question « qui parle ? » ; par rapport à l’engendrement des rapports de pouvoir de genre, de sexualité, de couleur, de classe, les termes de cette interrogation sont assez problématiques parce que je crois qu’on a tendance à confondre la question précise du positionnement (« d’où est-ce que je parle ? »), avec cette injonction, cette question policière (« qui es-tu pour parler de ceci ou de cela ? »), ce qui est très différent à mon avis. Se poser la question et être interpellé-e sur « d’où je parle » implique de se situer dans un champ théorique mais aussi sur un échiquier politique, militant, dans des histoires collectives et dans une biographie intellectuelle, c’est-à-dire de se situer dans une cartographie complexe. En revanche, la question « qui es-tu ? » me semble être un dévoiement policier et si on accepte d’y répondre, on échouera à penser ensemble les luttes comme à inventer des coalitions.

La deuxième chose, c’est de considérer que les expériences que l’on fait du sexisme sont toujours et en même temps teintées de racisme, de nationalisme, d’hétéronormativité et de rapports de classe, et que ces expériences ne sont pas identiques et n’ont pas à l’être. En revanche, je dirais qu’elles sont commensurables, c’est-à-dire qu’il y a une commensurabilité, il y a un point commun, il y a des perspectives communes, des ponts, des langages, des univers partagés. Et c’est précisément dans ces univers partagés qu’il faut aller chercher les points de rencontre et les logiques de coalitions.

La dernière chose concerne l’engagement féministe. J’appartiens à des groupes politiques féministes pour qui la théorie est une pratique et la pratique est porteuse de théorie. Donc il n’y a pas d’un côté ma vie d’universitaire et de l’autre ma vie de militante.

 

Comment cette articulation entre théorie et pratique, entre vie universitaire et militante se concrétise-t-elle ?

Cette articulation se concrétise dans ma pratique de la théorie où j’essaie de faire preuve d’une probité et d’une rigueur intellectuelles qui font que je suis instruite et éveillée par tout un savoir militant que je contribue aussi à élaborer. Cette pratique théorique est tout entière engagée dans le monde.

Aujourd’hui, je pense qu’il est très important d’être lisible et audible depuis une position féministe qui consiste à alerter ou à se positionner dans un certain usage du féminisme, tant le féminisme est actuellement plus que jamais instrumentalisé voire incarné par des courants conservateurs.

Par exemple, dans la campagne présidentielle française mais aussi dans une certaine mesure en Hollande, en Belgique ou encore en Suisse avec la polémique sur les minarets, on assiste à une droitisation des problématiques féministes, c’est-à-dire une instrumentalisation des droits des femmes et des minorités sexuelles à des fins strictement racistes. Je pense qu’il y a un devoir de la part des intellectuelles et militantes féministes de ne pas s’engager auprès de personnes qui tentent d’utiliser ainsi le droit des femmes ou des homosexuel.l.e.s pour stigmatiser des groupes sociaux, des populations et des nations, ou même des civilisations, comme « plus » sexistes ou homophobes que d’autres ; ou alors il faut que les choses soient claires. Mon but c’est aussi de dénoncer les courants du féminisme qui aujourd’hui cautionnent cette voie du nationalisme, du culturalisme et du racisme. Pour ma part, je suis du côté du féminisme internationaliste et révolutionnaire, et je n’accepterai aucune récupération de mon propos ou de ma pratique par un gouvernement ou un Etat quel qu’il soit, par des partis politiques qui utilisent ma parole et mon engagement à des fins racistes. C’est pourquoi, avec Eleni Varikas nous avons ressenti l’urgence d’écrire un manifeste, « Nous, féministes… », entre les deux tours de l’élection présidentielle française en mai dernier afin de re-affirmer  l’engagement à la fois théorique et politique de milliers de féministes contre les dérives fascistes des gouvernements européens.

 

Quels sont à votre avis les autres enjeux actuels du féminisme ?

Les chantiers sont nombreux mais je crois qu’au fond la question centrale est celle des violences et d’un renouvellement des problématiques et des analyses féministes sur la violence.

C’est un chantier personnel, intellectuel et militant parce que je crois que c’est par la question des violences qu’a été possible la récupération ou la dérive raciste de l’agenda féministe. Par exemple, le fait de considérer qu’aujourd’hui l’ennemi des femmes est un ennemi complètement racialisé et que les violences faites aux femmes, c’est toujours ailleurs, chez les autres, chez « eux » ; ou encore ces formes de « barbarisation » des communautés minoritaires également au sein même des territoires nationaux (la communauté musulmane, les migrants venus du continent africain, les descendants de l’immigration post coloniale, tous ces groupes sociaux sont montrés du doigt comme si chez « eux » il n’y avait pas de respect des femmes et qu’ils avaient prétendument une culture particulièrement violente à l’encontre des femmes et des minorités sexuelles)… tout cette rhétorique est un véritable piège politique pour le féminisme.

On voit bien ici qu’on a affaire à une forme d’essentialisation, c’est-à-dire la réduction à une affaire de nature ou de culture d’une question qui est éminemment politique. Parce que la violence qui est faite aux femmes, elle n’a pas de classe, elle n’a pas de couleur, elle n’a pas de nation ou de religion, toutes les enquêtes sociologiques le montrent. Les violences faites aux femmes dans l’espace public, dans l’espace privé, dans l’espace professionnel, ne connaissent pas de culture particulière mais on continue de nous faire croire cela. Certes, une partie du mouvement féministe cautionne cela. Du coup, on rame pour signaler que le féminisme ce n’est pas non plus celles qui prennent la parole dans les média pour dire qu’effectivement le « garçon arabe » est « l’ennemi principal » des femmes aujourd’hui. Et d’ailleurs, les femmes, c’est qui ? Dans ce cas, on se réfère généralement aux femmes blanches, européennes, bourgeoises, hétérosexuelles … et il y aurait évidemment bien des choses à dire du côté de cette réduction du sujet du féminisme à une figure hégémonique.

 

 

Quelle est donc la tâche du féminisme envers cette question des violences ?

En même temps qu’il y a cette instrumentalisation raciste des violences faites aux femmes, je pense que l’on voit aujourd’hui les limites des discours et revendications qui s’en tiennent à la victime : « les femmes sont victimes de violence ». Il est évident que les femmes sont victimes de violence mais c’est un vocabulaire et une façon de politiser cette question par le bais d’une catégorie juridique. La victime renvoie à une catégorie juridique, anciennement c’est une catégorie qui a trait aussi à des questions de sacrifice mais admettons que c’est une catégorie, en tout cas dans la modernité, juridique. Or, cela implique le rabattement du politique sur le judiciaire. Je pense donc qu’on a tout intérêt à renouveler la façon dont on comprend la violence.

 

Comment ce renouvellement peut-il se traduire ?

Les victimes sont des résistantes, les femmes sont résistantes, les femmes résistent aux violences chaque jour, quotidiennement, dans la rue et ailleurs. Elles ne sont pas victimes de violences, elles résistent à la violence. Si à un moment donné on change ce point de vue et qu’on appréhende les femmes non pas comme des victimes mais comme des résistantes - des résistantes à tout ce sexisme ordinaire, à ces micro ou macro violences -, si on les interpelle de cette manière, alors le féminisme (re)deviendra un discours de revendication, un discours de lutte, un discours vraiment à même de renverser le rapport de force parce que cela implique toute une autre façon de se penser soi-même. Si je me considère comme une victime, je suis sans défense, je ne peux rien faire. Je m’en remets à l’Etat et aux tribunaux, et à raison, parce que la violence peut être incapacitante, mais quand bien même la violence est telle que ma résistance ne suffit pas à l’arrêter, quand bien même elle est systématique, quotidienne, continue, on fait toujours quelque chose, on agit, sinon on ne serait pas là pour en parler. Même de façon infime, insignifiante selon les normes des grands récits de la résistance et des luttes, les femmes tiennent bon. Donc toujours et en même temps qu’on est victime, on est toujours et en même temps résistante.

On peut se demander pourquoi à un moment donné les mouvements féministes historiques se sont privés d’un discours positif, révolutionnaire, de combat et de lutte qui a des généalogies très diverses (allant de Valérie Solanas avec le SCUM jusqu’au mouvement de libération des femmes dans les années 1970, qui avaient une rhétorique qui n’était pas centrée exclusivement sur la question de la victime), pour adopter des stratégies exclusives de prévention et de judiciarisation des violences. Il s’agit de se renouveler, de réinventer une mythologie féministe qui est une mythologie féministe de la puissance d’agir, de la puissance de résister des femmes et des minorités, tout en n’abandonnant pas la bataille juridique de la reconnaissance des violences faites aux femmes (et je pense notamment au combat actuel en France pour une loi efficace contre le harcèlement sexuel).

Je travaille sur la violence, non pas celle que l’on subit, on la connaît, on en fait l’expérience et il y a énormément d’études là-dessus. Ce qui m’intéresse, c’est la violence qu’on ressent face à cette violence, la colère, la rage, le sentiment d’injustice, de dégoût, de désespoir et ce qu’on fait de tout cela. Il faut la transformer en force politique et en puissance d’agir, et pour ce faire, il faut que le féminisme soit un discours et une pratique de combat.

 

 

Propos recueillis par Caroline Dayer et Joanna Osbert

© Photo Joanna Osbert