updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

Lalla: une hétérotopie transexuée

 

 

Lalla nous revient pour un petit entretien dissocié autour d'une hétérotopie transexuée. Histoire de remettre en perspective quelques certitudes communautaires qui agissent comme autant de couteaux à double tranchant et de rappeler que la rencontre est préférable à l'entre-soi, aussi confortable soit-il. Lalla Kowska Régnier est actuellement l'une des rares à tenter de faire bouger des frontières rigides et son activisme nous interpelle. l'émiliE reproduit intégralement son texte paru à l'origine sur le site annamedia.org.

 

Echappées belles

Par Lalla Kowska Régnier

 

«Le corps social, c'est le déploiement de systèmes techniques et symboliques à partir des fonctions du corps animal. L'être humain couple les deux, l'un ne va pas sans l'autre. C'est le couplage nécessaire d'un corps animal – et alors je préfère dire corps médial parce qu'il n'est pas simplement technique et symbolique, il est aussi nécessairement écologique; alors éco-techno-symbolique. Alors c'est ça le corps médial qui se couple au corps animal pour faire un être humain. Et le corps médial est nécessairement collectif.»

Augustin Berque

 

«Le communisme est rapport en tant que la communauté n'est que relation. Si les communautés sont closes, c'est pour pouvoir s'ouvrir à des échanges différentiels dans un dehors de la communauté. Car il y a du dehors à la communauté, là où il n'y a que du dedans au système. Ce dehors, nous l'appelons communisme.
 (…)
 Les lieux de l'hétérotopie, ce sont les lieux où l'on prend soin des relations qui soignent, parce qu'elles permettent de tenir. Promesses incertaines d'actualisation hétérogène.»

Nicolas Zurstrassen

 

Bonjour Lalla Kowska,  vous étiez très agacée il y a quelques mois  par le mot d'ordre de l’Existrans «des papiers si je veux quand je veux», nous avons eu envie de revenir avec vous sur cet épisode.

Bonjour, et merci de la parole.
 Oui ce slogan, en plus du pied de nez à la lutte des sans papiers, a été comme un crachat aux visages de toutes celles et de tous ceux qui subissent la précarité sociale, affective, sanitaire. Précarité qui résulte de la clandestinité dans laquelle sont forcées les personnes trans en attente de changement d'état-civil. Alors que cette sous-citoyenneté accule des personnes au suicide, je trouvais ça indigne d'en faire le dildo politique d'une communauté queer qui par ailleurs exclut les personnes transsexuées.
 Pour moi et dans la limite du parallèle, c'est comme si des esclaves luttaient pour leur libération, mais demandaient à leurs bourreaux de laisser les chaînes à leurs pieds en option et qui le feraient au nom de principes affranchisseurs. 
Ce qui est désolant, c'est que personne n'a pu trouver l'énergie suffisante pour s'opposer à ce mot d'ordre. 
Alors que de mon côté, je venais précisément d'obtenir mon changement d'état-civil, c'était difficile de ne pas se mettre en colère.

«Précisément»?

Oui, car l'obtention de mon changement d'état-civil a été une véritable réparation sociale. Tout à coup, en m'extirpant de cette précarité dans laquelle j'étais du fait de papiers d'identités inadaptés, des possibles réapparaissaient.
 Obtenir que mes prénoms et mon sexe social soient reconnus pour ce qu'ils sont, ceux d'une femme née garçon, a été une joie intense mais aussi un instant déroutant car je devais apprendre à ne plus me focaliser sur cette fragilité sociale, un peu comme une personne qui sort de prison se retrouve désarmée en dehors des murs de celle-ci, et j'allais devoir me confronter aux horizons. 
Le «si je veux» du slogan vient d'un lieu privilégié qui ne sait pas les humiliations vécues, les ressources d'énergie à épuiser à chaque fois qu'il nous est demandé de prouver notre identité.

Oui, ça ne fait guère de doute. Mais en même temps on peut y voir aussi  une ouverture vers de nouveaux enjeux, non ?

Je ne sais pas si les enjeux sont nouveaux, mais en tout cas voilà l'occasion de les redéfinir. Quelle est la vocation de l’Existrans ? Est-ce une marche qui permet de porter les revendications des personnes trans ou bien une marche pour la visibilité des personnes queer – en remplacement de ce qu’a tenté d’être la marche des tordus, par exemple?
 Si ça peut paraître original de lutter pour le choix d'avoir des papiers ou pas - ce qui n'est pas la même revendication que de demander des papiers pour tous ou pour personne – ça ne peut pas se faire sur le dos des personnes transsexuées qui exigent de pouvoir changer d'état-civil dès qu'elles en ressentent la nécessité pour elles-mêmes. Or, même si les choses avancent un peu, c'est loin d'être le cas puisque l'arbitraire des juges règne en la matière et que leurs décisions ont encore trop souvent des effets dévastateurs dans nos vies.

Pardon d'être un peu ignorante mais qu'est ce que vous entendez par personne queer ?

Votre question pointe surtout une des limites du mouvement queer dans les espaces francophones. La nécessité de devoir expliquer les différents sens du mot en anglais, sa charge d'injure, le retournement opéré par les personnes insultées et le vaste outil de déconstruction qu'il est devenu en Anglosaxonie démontre que c'est un outil très sophistiqué à usage réservé à quelques lieux culturellement ou politiquement privilégiés dont on peut questionner la puissance effective ici. 
Pour y répondre, et de mon point de vue qui est celui d'une blanche - l'usage et la définition de queer par des personnes racisées ne s'inscrivant pas exactement dans cette dynamique, il me semble - je dirais que ce sont les personnes qui contestent la binarité du régime homme/femme et qui prolongent la (nécessaire) dénonciation de l'essentialisation des identités sexuées, en s'inscrivant dans une intersexuation sociale, ni homme, ni femme. Ce sont des personnes qui, par exemple, vont se définir comme trans mais qui refuseront l'hormonothérapie et la chirurgie au prétexte que celles-ci sont des vecteurs d'aliénation à cette norme binaire. Les queers vont ainsi pouvoir faire fi des corps pour favoriser un entre genTEs libre de toute emprise des rapports sociaux de chair.

Mais c'est plutôt bien, l'auto-détermination, et que les gens se définissent eux-mêmes, non ?

A première vue oui, mais je crois que malheureusement ça ne tient pas au regard de la pratique et que ça sert bien plus un certain masculinisme et une forme de néocolonialisme. Dans l'espace commun, l'auto-détermination permet surtout de rejouer des versions postmodernes des rapports d'oppression au détriment des politiques de résistance de populations dominées, comme les non-mixités par exemple. C'est très ennuyeux. Et puis il me semble que ça reste une option extrêmement galetteuse de pouvoir ainsi s'extirper de la matière sociale que constitue le corps dans sa relation avec les autres, alors que nous devons faire avec ce que nous sommes avec les autres et dans nos environnements matériels.  Et nous vivons toujours dans une société sexiste, raciste, et classiste.

Et puis, l'auto-détermination est une revendication forte des personnes transsexuées face au protocole malveillant et déresponsabilisant (de part et d'autre) des hôpitaux du service public : pouvoir dire nous-mêmes ce que nous sommes et avoir accès aux soins hormonaux et chirurgicaux sans être à la merci de la décision de médecins. Ce n'est pas exactement  la même chose qu'une personne bio qui va choisir de mener une stratégie d'auto-détermination sexuo-genrée pour en finir avec la binarité des sexes. Alors oui, les politiques queer peuvent être intéressantes, mais elles se résument trop souvent à un identitarisme bâfreur qui va anesthésier si ça n'est plus la lutte des classes alors au moins la lutte des conditions.

C'est amusant, ça me fait penser un peu à la friction entre Platon et Aristote, ce que vous développez là.

Oui ? Si vous le dites, peut-être un peu, je ne sais pas trop, je n'ai pas connu vraiment. En tout cas, pour illustrer j'ai envie de paraphraser Raphaël Liogier et son musulman métaphysique et constater que la personne transsexuée de chair et d'os s'est littéralement volatilisée au profit d'un principe métaphysique, celui du sujet queer d'une subversivité occidentale indépassable.

D'après vous, d'où vient cette appétence dont vous parliez plus haut des queers pour les trans ?

Hihi, je trouve intéressant que vous parliez d'appétence, là où vampirisme serait aussi approprié.  Eh bien je crois que cette affaire prend date avec l’émergence des gender theories Outre-Atlantique et comment le gender de la langue anglaise est passé au "genre" de la langue française. Je me demande si cette traduction n'a pas été un peu hâtive au prétexte qu'elle semblait évidente. Je pense que dans cette hâte, on a fabriqué une syllepse ou un trope qui n'allait pas être sans conséquences sur les politiques féministes, les politiques trans, et plus généralement partout où la question des rapports de sexes sociaux se pose.

Carrément, vous êtes ambitieuse dites-voir !

Oui, c'est pour ça qu'avant d'aller plus loin, je tiens à dire que j'ai assez conscience de là où je suis pour croire que je ne pourrais qu'être prise soigneusement. Si une des souris de Fausto-Sterling prenait la parole et demandait à éclaircir les règles du jeu, je ne suis pas certaine qu'elle soit entendue car après tout une souris, même de laboratoire et en plus féministe, qui parle, ça n'existe pas, n'est-ce-pas.

Pour autant, je ne crois pas que ce soit vain de continuer. D'autant que je propose juste un petit pas de côté en demandant s'il n'y a pas un hic a vouloir faire coïncider de force le gender anglais au genre français quand ces deux-là ne couvrent pas exactement les même réalités. Un peu comme un enfant essaie de faire entrer une forme ronde dans une forme carrée de même taille.

Allons-y pour les jeux de formes.

Alors voilà, un des plus gros apport des théories queer et féministes, qui a coïncidé avec l'émergence des mouvements trans et intersexes, est d'avoir décollé les couches sexuo-genrées, tenues jusque là pour «naturelles et normales», des individus en un échafaudage aléatoire à trois étages, ou bien un billard à trois bandes ou encore un jeu de légo à trois pièces.



D'abord le sexe de naissance, le sexe génital. C’est mâle, femelle ou intersexe. (1) 
Puis le sexe social, c’est homme ou femme (ou intersexe). C'est le sexe avec lequel on s'identifie dans et par la collectivité. 
Et puis le genre, celui de la culture. C’est le masculin et le féminin (ou l'intergenre).



Trois catégories qui fonctionnent, un peu comme les dons des trois fées de la Belle au bois dormant, de manière relativement autonome, ce qui ne signifie pas qu'ils ne vont pas pouvoir interagir entre eux. Je développerai des exemples un peu plus loin si vous le voulez bien. 
Or en anglais, le gender est tout à la fois male ou female, mais aussi le rôle social man ou woman ou bien (mais il me semble plus rarement) l'identité de genre, masculinity et feminity.
 A la question What is your gender ? on répondra facilement male ou female, par exemple. Cette capacité enveloppante du gender anglais a permis l'émergence de catégories transgender (et puis genderqueer, genderfucker, etc). Avec un parcours female to male par exemple, on s'inscrit dans une identité transgender les trois catégories, sexe génital, sexe social et genre ne faisant qu'un en anglais. (1bis)

En langue française, genrée et sexiste à souhait s'il faut le rappeler, genre - qui, en plus d'être un marqueur linguistique, bénéficie d'une signification supplémentaire autour des notions d'allure, ou de catégorie culturelle - ne se balade pas aussi aisément de l'une à l'autre des deux autres catégories, et se distingue même fortement du sexe social homme ou femme, le sexe biologique mâle ou femelle, lui, relevant quasi exclusivement de l'usage vétérinaire. Ainsi le female to male sera au mieux interprété par l'acronyme FTM, mais toujours traduit par de femme à homme et non par de femelle à mâle. On voit ainsi le processus très français de masquage du sexe biologique au profit du sexe social, qui lui-même tend de plus en plus à être englobé par le genre, de la traduction de gender, alors même que dans cette affaire de parcours FTM ni le féminin ni le masculin ne sont invoqués.

Wow.

Oui, le trouble n'est pas que dans le genre.

Donc si je comprends bien, la syllepse consiste en cette double confusion qui fait équivaloir la question du genre avec celle du sexe social en même temps que celle des personnes transgenders avec celle des approches transgenres en français ?

Oui absolument. 
Il me semble que les personnes transsexuées modulent d'abord le lien sexe anatomique/sexe social quand les personnes queer ou transgenre jouent de celui entre sexe social et identité de genre. 
Or, je constate que même les plus matérialistes des féministes masquent, du fait de cette traduction hâtive, le sexe social par le genre, maintenant ainsi un système coercitif, certes apparemment allégé, mais toujours très efficace. Avec comme point d’achoppement et finalement, encore et toujours, le corps, cette chair sociale que d’aucuns rêvent de dématérialiser ou de renvoyer à une animalité ravalée.

En fait, pour vous, l'enjeu aujourd'hui c'est de redéfinir ces trois catégories ?

Oui, et en même temps que je vous dis oui, je vois bien que vous aviez raison, c'est très prétentieux, mais je crois vraiment que si nous voulons continuer à faire des politiques féministes et trans, nous devrions prendre le temps de nous poser ces questions et peut-être se dire qu'être trans ici n'est pas tout à fait être trans Outre-Atlantique. 

Aujourd'hui quand on dit féminin ou masculin, il faudrait être conscient qu'on ne qualifie pas exclusivement ce qui appartiendrait culturellement aux femmes ou ce qui appartiendrait culturellement aux hommes.
 Aujourd'hui, quand on dit homme ou femme, il faudrait savoir qu'on n'implique pas nécessairement un pénis ou un vagin.
 Aujourd'hui, il faudrait sûrement réinvestir les catégories femelle et mâle comme des indices valables aussi pour les être humains. 
Il faudrait arrêter de dire genre quand en réalité on veut décrire les rapports sociaux de sexe. Dans cette même logique, il faudrait ne plus parler de l'identité de genre pour aborder l'agenda politique des personnes transsexuées, mais bien d'identité de sexe social. 
Et ne pas douter que les approches transgenrées concernent au moins autant les personnes bios que les personnes transsexuées.


Et puis les subtilités genrées du français permettent de dire des choses comme «mon pénis, puisqu'il est celui d'une femme, est un sexe de genre plutôt féminin», ou que «la chatte de mon copain est très mâle».

C'est donc pour ça que vous vous définissez comme une femelle trans cisgenre?

Oui absolument ! Enfin femelle, c'est de la provocation pour brouiller quelques pistes biologisantes et à moi-même en premier d'ailleurs. 
Mais pour ma démonstration et à partir de mon expérience, je voudrais me faire écho de ce que mon imagination - ma conscience - peut narrer de mon corps - mon inconscient.

Allez-y, allez-y !

Donc voilà, je suis née mâle parce qu'avec un pénis. J’ai été un enfant plutôt efféminé qui rêvait d'être une petite fille et qui à la moindre occasion passait des robes (ce qui ne saurait être un indice exclusif de transsexualité). 
J'étais alors un garçonnet bio transgenre.
 Une fois un peu pubère, j'ai pu saupoudrer ma petite histoire de désir sexuel et amoureux, celui pour des hommes. 
J’étais un jeune homme bio cisgenre et homosexuel. Notez que j’aurais pu rester efféminé et devenir une folle, mais au fur et à mesure que j'entrais dans cette sorte d'exil intérieur en renonçant à être une fille, j'apprenais de mieux en mieux à être masculin (2)
. Aujourd’hui, je suis socialement une femme sur mes papiers, jugée comme telle par le pouvoir judiciaire français (réalisez que c'est quand-même un privilège des personnes bios qui n'ont pas à passer devant un tribunal pour s'entendre être validées pour qui elles sont) et certifiée féminine dans les attestations et témoignages de la collectivité, avec enfin un pénis dans ma culotte. Et puis j'aime toujours les hommes.
 Je suis, je suis, je suis…

...une femme trans cisgenre hétérosexuelle !

Youpie !
 Notez que j’aurais pu être une femme trans butch (masculine). J’aurais alors été une femme trans transgenre. Et si mon désir avait mué aussi vers les femmes, j’aurais été bisexuelle. Ou uniquement vers les femmes, j’aurais été une gouine (fem ou butch selon mon appartenance de genre).

Oh, mais c'est le tourbillon de la vie !

Le tourbillon de la vie, c'est la beauté fatale de Maléfice, la quatrième fée de la Belle au bois dormant, hihihihi.

Donc, vous nous expliquez que selon vous les identités transgenres ne sont pas assimilables aux parcours transsexués ?

Oui, je le crois. Les identités transgenrées, fluides, ne sont pas l’apanage des parcours trans, pas plus que des gays ou des lesbiennes. 
Le philosophe Faysal Guelil Ryad explique par exemple très bien combien Oum Khalsoum dans son genre est transgenre (3). 
Madonna aussi bien sûr, enfin elle est carrément intergenre.

Tiens, Madonna :)

Oh oh oh, mais je ne comprends pas pourquoi les gens lèvent le sourcil quand je parle de Madonna. D'ailleurs ce sont parfois les mêmes qui me reprochent à la fois de nier mon histoire pédé et d'aimer Madonna, alors que voilà très exactement un point de contact avec pas mal de gays dans le monde. Et c'est quand même rassurant que je m'enthousiasme pour Madonna, c'est une promesse de beaucoup d'autres raisons de le faire, je trouve. Et puis c'est comme ça, pour moi c'est une mystique populace de la désillusion et de la niaque, ironique et partageuse et puis c'est un puissant modèle intergenre. Vous vous souvenez quand, il y a 30 ans, elle disait être un pédé enfermé dans le corps d'une femme ? Vous avez vu le corps qu'elle s'est construit en trente ans ? 
Voilà c'est tout. 

Non et puis on pourrait en citer d'autres, par exemple la féminité de Rafaïel des Souffleurs, avec qui j'ai travaillé et qui m'a inspiré, et celle travestissée, du danseur François Chaignaud, qui me touche beaucoup. Pour moi, voilà des hommes bios transgenres qui nourrissent ma féminité de femme trans cisgenre.

Mais votre transition a été aussi une période d'apprentissage, non ?

Oui bien sûr. Notamment les premiers mois, quand on observe le regard des autres nous dévisager parce qu’on espère d’eux un signe de reconnaissance, alors qu'eux-mêmes cherchent à savoir quel genre de zèbre vous êtes. J'ai appris à ne plus chercher à mettre du sens dans ces regards-là, parce qu'ils pouvaient en avoir une infinité. J’ai alors ouvert grands mes yeux pour observer les corps et les énergies, et repérer où je pourrais trouver ma place. J'ai vu qu'il y avait assez d'hommes avec des attitudes frêles ou une voix fluette et de femmes avec des épaules larges et des poils au seins pour qu'il y ait aussi une place à mon corps s'hormonisant.


Et en fait, très vite, je me suis aperçue que dans les mouvements et les gestes des corps que j'observais, une fois leurs accessoires genrés supprimés, apparaissait une sorte d'intersexuation plutôt que des caractéristiques si distinctes que ça. Ce qui m'a sauté aux yeux, c'est  la volatilité de masculin et féminin et j'ai compris que finalement ça n’avait pas beaucoup de sens, en même temps que ça en donnait plein.

Comment ça?

Et bien ça remplissait les corps de sens. Ça renseigne, mais ça ne définit pas. Masculin et féminin sont des fluides flottants, qu’on peut avoir ou pas d’ailleurs et qui la plupart du temps sont intermittents, en tout cas masculin n’appartenait pas à homme et féminin à femme. Et alors j’ai eu la confirmation de ce que je ressentais jusque-là, faire ma transition ne consistait pas à me libérer d’une injonction à un sexe/genre masculin en y répondant par un autre féminin, mais bien à lâcher l’affaire du masculin et du féminin et à arriver jusqu'à moi-même, «être femme», en apprenant la patience qu'impose le rythme de la transition. En fait ça a été un premier horizon retrouvé et le moment de quitter mon exil.


Et puis ce sont les autres qui alors m'ont dit ma féminité. Notamment quand j'ai recueilli les témoignages pour mon changement d’état-civil, beaucoup attestaient de ma féminité. J’ai eu l’impression d’obtenir la naturalisation féminine en même temps qu'on allait m'accorder la jouissance de mon prénom, du F et du 2. En tout cas, peut-être étais-je féminine, mais l'essentiel c'était d'être moi.

Donc on peut dire avec vous que les rapports sociaux de genre ne sont pas les rapports sociaux de sexe?

On peut en tout cas l'envisager. J'ai l'impression qu'il y a des tensions spécifiques engendrées par le mauvais genre qui se marquent au sein d’une même catégorie de sexe social.  Demandez aux folles – ou juste aux garçons sensibles - chez les hommes. Ou bien regardez le sort réservé aux femmes butch dans les magazines féminins (magazines d'éducation féminine serait plus juste).


Cela dit, il faut aussi préciser si on ne veut pas tomber dans le déni de l'asymétrie, que dans nos sociétés hétéromopatriarcales, un garçon efféminé trouvera toujours des espaces où il sera valorisé en tant que tel alors qu'une femme masculine ne suscitera que du dédain.

Et dites-moi, comment est-ce que vous distingueriez alors les parcours trans ?

Oh là là là, c'est comme si vous me demandiez de vous révéler les secrets de la composition de la matière noire de ce que les scientifiques appellent l'Univers ! Je n'en sais rien. 
Mais d'accord, je veux bien faire une tentative.

Je répéterai qu'être trans n'a rien à voir avec le genre. Enfin pas plus que pour les personnes bios. Il y a beaucoup de femmes trans masculines et d’hommes trans efféminés.

Comme je l'ai dit plus haut, la dynamique transsexuée s'articule plutôt avec le sexe social, c’est-à-dire avec la manière dont notre corps, comme marqueur, récepteur, émetteur des rapports sociaux, résonne de soi aux autres. Cette mise en chair – à l'aide des technologies hormonales, de la chirurgie et de la médecine esthétique - du sexe social qui n'était pas le nôtre à la naissance rappelle que les corps «être homme» ou «être femme» s'inscrivent toujours dans des rapports sociaux de pouvoir, de désir, de puissance. Je pense que les trans racontent cette nécessité d'être reconnus comme un «être homme» ou une «être femme» intelligible dans un collectif-là à partir de ces corps-ci. Et dans ce collectif, refaire vivre de l'intime et débrouiller du désir.
 Du coup, peut-être remettons-nous un peu d'utopie dans la différence homme/femme, de manière qui suscite de la joie, en y injectant quelque chose d'une égalité hétérogène dans une sorte de danse en double spirale de soi à soi puis aux autres.

 Et puis ça m'est difficile de ne pas y voir une forme d'actualisation transcendantale, une modalité impérieuse, indéclinable. Un peu comme une femme musulmane qui va porter le voile, ou comme quelqu'un qui tombe sous l'émotion d'un lieu. Faire sa transition fait partie de ces moments où l’être humain n'a plus les moyens de dompter son corps à coup de volontarisme et où il va laisser le laisser agir au plein cœur de la vie, où pulsent les rencontres avec les autres et avec les natures. Je crois aussi que nos corps prenant les décisions, le reste  apparaît sous un autre aspect, celui de l'imagination, celle des psychiatres des équipes hospitalières et celle des queers studyseurs visant à nous renvoyer toujours et encore à être des esprits malades ou anormaux avant d'être des existants.


En fait, parce que ça nous arrive dans un temps ralenti, nous créons un effet loupe sur des rouages qui chez les personnes bios apparaissent comme innés. Et qu'en laissant nos corps décider pour nous-mêmes, probablement racontons-nous une animalité comme part méprisée de la construction de l'être humain.


Enfin, il me semble aussi que nos transitions jouent un face à face en quelque sorte kamikaze dont le petit théâtre est en soi avec nos généalogies en renfort scénario et spectateurs. Nous n'en décidons rien, à quel âge nous les faisons, elles sont juste l’avènement de la mise en chair de nos hétérotopies singulières et de l'existence. 

Quelle tentative :)
 Si je vous suis bien, vous considérez qu'il n'y a pas de liens entre les personnes transsexuées et les personnes travesties ?

Non, je ne dirais pas exactement les choses comme ça. Mais oui, je trouve que là encore on va un peu trop vite quand on cherche à maintenir coûte que coûte un continuum trans/trav.

D'abord, je pense que le continent travesti est assez vaste pour qu'on mérite de s'y attarder sans besoin d'avoir recours aux transsexualités. Il y a une multitude de façons de vivre le travestissement, en lien ou pas avec un jeu sexuel, en en faisant ou pas un geste politique, ludique, de manière privée ou publique, collective ou isolée.

Et oui, il y a des personnes travesties qui sont amenées à faire leur transition, et alors à tisser un lieu commun qui va rejoindre le temps de la transition.

Mais j'aime bien rappeler que les personnes transsexuées peuvent aussi se travestir – se coller quelques poils à la moustache ou se perruquer, par exemple.
 Et puis il y aurait aussi à dire sur la complicité de certaines personnes travesties avec un hétéromosexisme libidineux dont on peut être en tant que femme trans hétéra, témoin et participante involontaire, par exemple sur les sites de cul où on vous assigne à la catégorie «trans/trav». Imaginez les conséquences dans l'imaginaire des mecs qui fréquentent ces sites, et sur nos vies amoureuses. D'ailleurs, je crois que voilà un autre espace commun – et il est à explorer  aussi – avec certaines personnes travesties : la géographie désirante des garçons souvent les plus enclins à correspondre à un modèle hyper viriliste (du flic au voyou).
 Mais je crois qu'on a à gagner à se détacher les unes des autres.

Mais pourtant il existe une communauté transsexuelle, transgenre et travestie très forte en Amérique du Sud ?

Ah super, merci de me donner l'occasion de rappeler que je ne crois plus une seconde à une quelconque forme d'universalité. Et donc pas plus au caractère universel, de mon point de vue. Je suis une petite sorcière qui puise sa foi aux fins fonds des plurivers, et puis je me méfie de toutes les formes d'orientalisme et de l'argument d'autorité du «oui mais là-bas, il y aurait du mieux vrai» qui empêcherait de penser le ici et le maintenant.
 Mais vous avez raison. C'est une communauté particulièrement discriminée qui est aussi présente dans nos villes, immigrée et sans papiers, et qui doit faire face à une violence policière incessante, pour qui souvent la seule source de revenus est le travail du sexe. De fait, pour pouvoir satisfaire à la demande des clients (activité pénétrante) et donc pour des raisons économiques, il y a une véritable défiance vis-à-vis des hormones (et à raison selon mon expérience), leurs corps étant femellisés à l'aide d'injections de silicone aussi virtuoses que dangereuses. Beaucoup de ces personnes se définissent elles-mêmes comme travesties ou même comme gays. Je crois que c'est dans l'absence d'hormonisation qu'il faut peut-être comprendre cette détermination au masculin.

Vous voulez bien en dire un peu plus ?

Eh bien, c'est juste de constater que l'hormonopathie n'est pas exactement l'équivalent du port d'un vêtement. Celle-ci va aussi modifier les alchimies génitalo-libidnieuses. Pour les femmes transsexuées non opérées  - en tout cas pour moi et quelques copines au moins - l'érection, l'excitabilité,  les lieux de sensation,  l'éjaculation, l'orgasme se sont nettement déplacés depuis qu'ils ne sont plus sous le régime de la testostérone. Et je peux témoigner que la demande précise et régulière des clients des personnes trans travailleuses du sexe (une érection forte, une aptitude à pénétrer et à garantir l’éjaculat) devient très difficile à satisfaire.
Je ne dis pas que ce nouvel agencement plaisir/désir fait de moi une femme n'est-ce-pas, mais que peut-être c'est dans la crainte de cet embrayage-là que s'explique un peu pourquoi les communautés de travailleuses du sexe s'identifient d'abord aux personnes travesties et aux gays.
 D'ailleurs pense-t-on aux ressources à proposer à celles qui ressentent la nécessité de s'hormoniser, sachant que ce geste va signifier le tarissement de leurs revenus issus du travail du sexe ?

 

Et puis pour rajouter quelques mots sur les hormones stéroïdes - qui fonctionnent selon moi comme les fétiches dont parle Xavier Papaïs (4), objets/sujets qui vont dedans et dehors modeler une intra/inter/subjectivité organique viable - leurs effets sont nombreux du corps calleux au squelette en passant par le foie et les artères, avec à chaque fois des effets singuliers pour chaque organisme récepteur. Savez-vous par exemple que depuis le début de mon hormonopathie, j'ai grandi d'un centimètre ? (5)
 
En tout cas si je ne suis pas si sûre que ça d'avoir un lien avec les personnes travesties, il me semble que celui-ci ne serait pas plus privilégié que celui existant avec une femme non trans qui s'inscrirait dans une hyper-féminité par exemple. Et puis j'ai l'impression que c'est compliqué de vouloir maintenir ce lien quand en même temps on dénonce l'humiliation que constituent les «tests de vie réelle» imposés par les médecins maltraitants. Un lien qui d'une certaine façon fait perdurer les catégories pathologisantes du XIXème siècle. Comme «LGBT» d'ailleurs.

Pour vous LGBT reste un problème donc.

Oui un problème surtout pour les LGBT (ou transpédégouine) plus que le mien. Ça doit être épuisant ces efforts permanents des unes lesbiennes, des autres trans et des tiers bis pour rappeler aux gays qu'ils en sont. 
«LGBT» perpétue donc les catégories pathologisantes, mais intègre aussi, et neutralise, les différences au lieu de permettre leurs rencontres !
 Je ne reviens pas sur le mensonge sous-jacent qui fait croire que trans serait une orientation sexuelle, ni sur son corollaire, l'invisibilisation des personnes trans hétéros, pas non plus sur l'assignation à une sexualité «originelle» qu'implique «LGBT».
 Mais je dirais bien que ces derniers temps, ça a été assez intéressant de constater que ceux qui formulaient des critiques bienvenues contre l'homonationalisme et le gayisme s'accommodaient si bien de «LGBT». Une incohérence idoine à disqualifier ces même critiques.
 Intéressant aussi de constater l'incapacité de certains minorisés à admettre qu'ils peuvent avoir accès à des lieux de privilèges : comment un homme gay va nier ses privilèges de mec, comment une femme indigène hétérosexuelle ne va pas admettre les privilèges que lui confère son hétérosexualité. C'est la même mécanique que l'on connaît bien chez les féministes blanches que l'on retrouve alors. Chacun convaincu que le fait d'être ségrégué ici ne lui permet pas de jouir de certains privilèges là.

 Et puis il y a un autre écueil à «LGBT», c'est celui qui voudrait faire croire que chacun des L des G des B des T serait l'égal de l'autre, comme si à l'intérieur de ce système, il n'y avait pas de sexisme, pas de lesbophobie, pas de bi ou de transphobie. Pas de racisme ou de classisme, comme si tous les «LGBT» étaient féministes ou comme si les lesbiennes ne pouvaient plus l'être. Là encore, il suffit juste de voir les instances porte-paroles, hommes, bios, blanches, pour en tirer des conclusions.

 Mais vous savez, la contestation de «LGBT» trouve de plus en plus d'échos, par exemple avec cette  proposition de thérapeutes londoniens de l'association Pink Therapy qui proposent de remplacer  LGBT par SGD pour «Sex and Gender Diversity», ce qui est plutôt prometteur. (6)

Vous savez que vous allez encore crisper.

Oui oh... Mais vous savez, il y a des gens qui sont persuadés que je veux casser leurs jouets quand j'exprime mon point de vue, mais non, la vérité c'est que moi aussi je veux jouer, je suggère juste qu'on redéfinisse plus précisément les règles du jeu.

Et puis, je crois qu'il serait chouette d'admettre quelque chose d'assez simple : la force subversive n'est pas due à aller puiser du côté des personnes trans qui ne demandent qu'à être banalement en vie, d'une banalité anomale certes, mais qui souhaitent juste être reconnues et respectées pour ce qu'elles sont, des hommes et des femmes avec un parcours singulier. Non, la subversion est bien du côté des gender fucker, cross dresser, ou queer gender, etc. Je ne comprends pas l'insistance et l'intérêt des queers à être reconnu en tant que trans, jusqu'à venir porter leurs revendications dans nos espaces de lutte.

Et puis on a le droit de se chercher, de se questionner, de revenir sur ses pas, mais il ne faut pas que tout ce foisonnement se fasse au détriment de nos combats. En vrai ,c'est ni cool ni subversif d'être trans, et ça ne devrait plus être compliqué, c'est juste une malédiction qui nécessite de trouver un peu de soin.

C'est plutôt l'opposition subversif/normatif qui vous gêne, non ?

Mais bon sang, parce qu'il ne s'agit pas d'être subversif ou normatif, quand on est trans, il s'agit d'être soi. C'est un peu comme quand j'entends parler de «passing politique» (déjà le passing, quel mot dégoûtant avec une histoire raciste), voilà c'est une vision bio transphobe visant à injecter de la «vérité» là où il y a de la vie! 
Ou encore quand on nous parle de «visibilité trans» en opposition au placard dans lequel certains d'entre nous serions. Quel placard puisque nous sommes en permanence outés avec plus ou moins de bienveillance, plus ou trop de malveillance? C'est vraiment ne pas connaître les réalités de nos vies. Et puis, franchement, qui cherche à être subversif aujourd'hui ? Pardon, mais c'est un souci d'homme blanc bio hétérosexuel comme Eric Zemmour, Brice Couturier ou les représentants de la droite décomplexée ça. 
Non, il faut en finir avec les sortilèges de la culpabilité qui nous obligent à devoir toujours répondre positivement aux assignations que les bios nous réservent : aliénés ou révolutionnaires, modèles ou traîtres.

Et alors justement, quel sort réservez vous à l'aporie nature/culture?

Vous savez, c'est une aporie pour qui veut bien que ça le soit. Pour moi, mais c'est peut-être uniquement parce que j'ai la foi, je suis convaincue que ce duo ne fait qu'un dans un mouvement permanent de rencontre et de fabrication de l'une à l'autre, une rencontre qui change tout ce qu'elle touche et qui est changée par tout ce qu'elle a touché. 
Je crois que les défis politiques d'aujourd'hui sont de pointer qui fait vivre ces comptages à deux temps et pour les mettre au service de quelle idéologie dominante. 
Pour moi, l'enjeu c'est de désessentialiser les identités et de resocialiser les corps, les chairs.

Mais du coup vous contestez aussi, avec les queers, la binarité des genres ! 

Ah non, pas du tout. Ce que je conteste, c'est la hiérarchie entre les genres et les sexes sociaux, pas les différences, des différences qui sont d'ailleurs tellement fragiles qu'il faut passer son temps à les refaire vivre. Non je trouve que contester la «binarité» suppose là encore qu'ils seraient équivalents et qu'on fasse l'économie de leur asymétrie. Non, il s'agirait plutôt de faire vivre les multitudes des différences.
 Pour moi, il s'agit à la fois de résister aux rappels à l'ordre des tenants d'un régime totalitaire et «essentialiste» sur ce que serait une femme et ce que serait un homme mais aussi d'être attentif à celles et ceux qui pointent qu'”être homme” et “être femme” ne saurait être déconstruit dans un indifférencié universel.
 Honnêtement si on réalise ce qu'a signifié mon changement d'état-civil, c'est-à-dire qu'une magistrate a jugé que mon pénis était bien celui d'une femme, entre la transphobie des «manifestants pour tous» qui dénoncent la théorie du gender (vous avez noté qu'ils disent gender ?) et ceux qui veulent détruire le genre, je ne vois que la place pour le bûcher sur lequel ils voudraient tous me voir brûler.
 Encore une fois la question n'est pas la norme ou la subversion, mais d'admettre que la chose puisse être ordinaire.

 Ce qui, malgré la bienveillance de quelques médecins de ville et de certains juges, est une tâche compliquée compte tenu de la maltraitance des protocoles mis en place par les équipes hospitalières et de l'absence totale de structures de prise en charge, de soins et d'accompagnement organisées en dehors de ces équipes du service public.

Faire sa transition reste un parcours du combattant ?

Oh oui, une des caractéristique du protocole malveillant des équipes hospitalières du service public français c'est de retarder nos transitions autant qu'ils le peuvent pour mieux s'en laver les mains. En nous empêchant l'accès à l'hormonopathie (alors que je suis convaincue que c'est le meilleur moyen pour savoir si une personne est dans une dynamique transsexuée) en cherchant à tout prix à nous déresponsabiliser au lieu d'appliquer un principe aussi simple que celui du consentement éclairé, en influençant via un monopole scandaleux les décisions des juges qui vont statuer sur nos états-civils et les cadres de la sécurité sociale qui vont décider de nos prises en charge, en maintenant une offre de techniques chirurgicales qui se limitent encore trop à des actes de boucherie, les médecins de ces équipes du service public font de nos transitions le seul projet de vie auquel nous dédier, au détriment de tous les autres auxquels nous devrions penser : le maintien ou l'accès à l'emploi, à l'hébergement, les relations familiales, les relations affectives et sexuelles, des éléments d'une vie qu'une transition fragilise. 
D'autant que si le temps de la transition doit être vécu pour ce qu'il est, un moment de réalisation magique de soi, un temps précieux et dense, il faut aussi admettre qu'il ne saurait révolutionner la collectivité. 
Parce que nous devons nous battre pour être nous-mêmes, nous mettre en danger et subir la précarisation liée à nos parcours, nous pouvons nous retrouver, une fois celui-ci mené, face à de la vie nue. Je pense que les médecins du protocole du service public sont responsables du suicide de ces femmes qui une fois leur vaginoplastie effectuée se retrouvent dans une situation de désarroi, pas parce qu'elles regretteraient, mais parce que la seule chose qui leur semble désormais possible, au vu de cette puissance maltraitée, c'est de mourir leur vie.  Puissent-elles être en paix.

Amen.

Amen.

Vous pensez  qu'il faut continuer à exiger la dépsychiatrisation?

Il y a une avancée avec le tout récent DSM V. Il faut rappeler que les transidentités étaient jusque là classées dans l'axe 1 des maladies mentales du DSM IV, c'est-à-dire comme un trouble clinique à  éradiquer (un peu comme si on considérait que les roux devaient être traités contre leur rousseur), et c'est important de le rappeler tant ça éclaire sur les pratiques des médecins du service public. Il semblerait que dans le DSM V, les parcours trans sortent de l'axe 1 et ne soient plus exactement un trouble mental, mais relèveraient désormais d'une «incongruence du sexe social». Ça semble une bonne chose car ça ouvre des failles pour en finir avec la brutalité des protocoles hospitaliers.
 Pour autant, ce n'est pas les politiques qui pourront décider de la sortie des transidentités des manuels de psychiatrie, mais ils peuvent très activement y participer. Légiférer sur la simplification du changement d'état-civil - qui implique l'arrêt des expertises humiliantes et de l'obligation d'opérations non désirées ; permettre le choix des médecins et des chirurgiens, même à l'étranger, pour la qualité de leur savoir-faire sans chantage au non-remboursement ; mettre fin (comme avait tenté de le faire assez courageusement Roselyne Bachelot) au monopole de la sofect (les médecins maltraitants des équipes hospitalières dans les hôpitaux du service public) ; garantir un accueil respectueux des personnes trans en attente de changement d'état-civil dans tous les organismes de service public (de la poste à l’hôpital en passant par les impôts ou les bureaux de vote) ; sensibiliser les médecins du travail ;  permettre l'accès à des formations professionnelles pour les personnes trans exclues du monde du travail ; favoriser l'accueil, l'écoute, l'orientation et la prévention de toutes les personnes qui se questionnent en renforçant les moyens et la mission du planning familial, voilà des objectifs que les associations montrent depuis un bon moment déjà.

Vous croyez à une communauté trans?

Non. Enfin si, je crois que la communauté trans est d'abord celle des personnes qui entament et sont en cours de transition. 
Je crois qu'après, il y a des diasporas en devenir. Et puis je crois surtout aux communautés affinitaires, trans ou pas, qui prennent forme et se défont à la lumière de nos intersectionnalités respectives.

Vous considérez avoir terminé votre transition ?

Ah ben oui, bien sûr. Je peux même dire que la fin de ma transition a été jalonnée de plusieurs étapes. Ma rhinoplastie par exemple, où quand j'ai réalisé que le soutien-gorge c'était surtout une contrainte, et puis l'obtention de mes papiers évidemment. Mais il y a eu aussi le moment où un mec, mignon, a ralenti à l'arrêt du bus que j'attendais pour me draguer et que ça m'a saoulée. Là je me suis dit que si je n'avais plus besoin d'être reconnue par le désir des mecs, même mignons, et qu'en plus je trouvais ça chiant qu'ils se sentent autorisés à l'exprimer dans l'espace public en présupposant que j'étais là pour y répondre, alors oui ma transition est terminée. 

Non, ce qui ne se terminera pas, c'est l'expérience de l'exclusion de la communauté citoyenne. D'ailleurs ça serait mensonger de faire croire qu'une fois obtenu le changement d'état-civil, on se retrouve aptes à la consommation ou au salariat. Je crois pas être de sitôt un modèle d'intégration sociale telle que nos sociétés capitalistes l'envisagent. En fait, ça me rend plutôt libre et heureuse de ne pas pouvoir consommer consommer consommer consommer. Et je dois avouer qu'au fond de moi je ne suis pas si certaine que ça d'avoir envie de quitter les registres de la folie.

Vous savez, vous avez dit beaucoup de choses.

… sans être rémunérée ? Ou sans être étudiante à l'EHESS ou doctorante sur le genre? Oui, je sais, mais c'est ainsi.
 Je vous l'ai dit, je ne tiens plus tant que ça à garder raison maintenant que c'est écrit. Et puis quand je vois la liste de chercheuses et théoriciennes de renom se demander toutes en même temps "Comment s'en sortir ?" (7), je crois que ma condition est effectivement enviable.

Et vous ne trouvez pas ça bizarre une interview de vous par vous?

Oui c'est pénible, mais il fallait bien que quelqu'un s'y colle, non?

Oui, c'est vrai. Je peux vous demander si vous avez des projets?

Oui ! Je vais jouer dans un long métrage, une sorte de satire féministe et anti-capitaliste qui se déroule dans l'univers des it girls de New York et Hollywood. Je vais interpréter Chloé Sévigny. C'est écrit par Bret Easton Ellis, produit  par Cronenberg et il sera réalisé par Jacques Rivette. Que des mecs. Mais j'ai vraiment hâte de tourner avec Rivette et de savoir qui seront les autres comédiennes, parce qu'on parle de Marina Abramovic et de Madonna. Ce qui me fait un peu peur vu qu'elle est aussi bonne comédienne qu'analyste politique, mais au moins j'ai des chances de la rencontrer ! 

Et puis j'espère adopter une chatte bientôt, j'ai  repéré une race thaïlandaise, mais je trouve plus démocratique de la laisser venir vers moi,  je lui laisse donc le temps de se décider.

(1) Il faut dire que les personnes intersexes sont encore trop souvent dès la naissance soumises à l'arbitraire des médecins dont la seule préoccupation est de préserver une prétendue naturalité à l'hétérosexuation et qui parfois, sans même consulter les parents, opèrent le nouveau-né sans lui laisser la moindre chance de décider pour lui-même quand il sera prêt à le faire, s'il souhaite être un garçon, une fille ou préserver son identité intersexuée.
 C'est la même idéologisation de la «nature» par les scientifiques qui anime les médecins de nos protocoles hospitaliers.
 

(1bis) http://tornamiadir.tumblr.com/post/34712204354


(2) Mais je crois que la chose est plus nuancée que cela.  Je n’étais pas, moi Lalla Kowska, cette construction, c’est Jean Christian qui l’était, et qui a fait tout ce qu’il a pu pour la maintenir hissée haut autant que possible. Et là encore il faut rajouter qu'il se peut que JC soit encore un peu moi ou qu'en tout cas nous ayons tous les deux des organes en commun.  Peut-être serait-il intéressant d'interroger cette histoire en puisant dans celle, inversée, de l'émigration et de l'immigration, comme une sorte de «double présence» en miroir à «La double absence» d'Abdelmaelk Sayad.

(3) http://lmsi.net/Tout-en-elle-devient-amour

(4) http://vimeo.com/41236847

(5) Autant de métamorphoses qu'un usage queer des hormones, ludique et occasionnel, ne permet pas d'appréhender.
 
(6) http://www.huffingtonpost.com/2013/02/25/gender-and-sexual-diversities-gsd-lgbt-label-_n_2758908.html?ir=gay-voices&utm_campaign=022513&utm_medium=email&utm_source=Alert-gay-voices&utm_content=FullStory

(7) http://commentsensortir.org/comites/

 

 

 

© www.annamedia.org