updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

Vers une théorie critique post-néolibérale

 

En pleine crise néo-libérale, les théoricien-ne-s féministes peinent à proposer une vision sociale globale. Absorbé-e-s par leur propre spécialité académique, les chercheurs et chercheuses semblent ignorer la critique de la société capitaliste et semblent déconnecté-e-s des problématiques qui la traversent actuellement. Alors que depuis les années 1990, différents mouvements sociaux tels que la Marche Mondiale des Femmes dénoncent les effets dévastateurs du capitalisme néolibéral et de la mondialisation, les penseurs et penseuses féministes restent sur le terrain culturel et identitaire délaissant la critique de l’économie politique. Le résultat est qu’aujourd’hui, les militant-e-s de base luttent avec les moyens du bord, notamment au travers des réseaux sociaux, et marginalisent institutionnels, universitaires et autres courants liés au système néolibéral et/ou dépendants de lui. Il est temps pour les théoricien-ne-s féministes de repenser la théorie de façon globale et de se réapproprier ce champ social indissociable des approches émancipatrice et égalitaire à l’origine de la deuxième vague du mouvement.

De subversif le féminisme est devenu massif, il se diffuse et agit dans le monde entier. Le néolibéralisme s’est lui aussi développé à grande échelle. Dans ce processus, il a instrumentalisé sans nuance certaines idées féministes, notamment la remise en question de l’Etat social paternaliste, et a muselé certaines militant-e-s en institutionnalisant les structures associatives. Comment dès lors contester le système ? Quelle indépendance, quel recul pourraient bien avoir des bureaux de l’égalité par rapport au pouvoir - qu’il soit fédéral ou cantonal ? Un exemple récent avec le Forum sur les violences domestiques organisé par le Département de la sécurité genevois, montre la faible marge de manœuvre dont dispose le Deuxième observatoire, qui s’est insurgé à juste titre contre l’intitulé et le contenu essentialistes du colloque : mordre la main qui vous nourrit peut avoir de fâcheuses conséquences et la mutinerie devra raison garder. Une lettre a certes circulé, les contestataires ont grossi les rangs du public assurant paradoxalement le succès à l’organisateur du Forum et le temps se charge déjà de lisser le non-événement. La critique féministe trouve là encore sa limite face au pouvoir dans un système libéral.

Ce rapport ambigu s’est instauré au fil du temps et on peut se demander si le mot «féminisme» signifie la même chose pour tout le monde. Il est d’ailleurs d’usage de l’employer au pluriel. Repenser le discours pour le reconnecter à la réalité sociale serait assez opportun en ces périodes de transformation probable de nos sociétés. La promesse de libération des femmes par l’accès au marché du travail dans un système capitaliste néolibéral a aussi servi le système lui-même. L’aspiration légitime des femmes à s’émanciper a été intégrée à la machine néolibérale : elles en constituent la main-d’œuvre de base. Et si les normes changent de nom, elles restent semblables en termes de gains, puisque le travail domestique familial est remplacé par un travail salarié précaire à temps partiel avec des horaires variables (la fameuse flexibilité de l’emploi) pour le compte d’une entreprise. C’est toujours de l’exploitation sauf que le discours théorique actuel ne le dit pas, il sous-entend au contraire qu’on y aurait gagné en émancipation… Qui s’intéresse à la pauvreté des femmes, à leurs conditions économiques aléatoires ? Pourquoi les élites féministes ne sont-elles pas force de proposition à la veille d’un bouleversement majeur ? Pourquoi la redistribution des richesses n’est-elle pas au cœur de la rhétorique ? Pourquoi ce sujet ne s’articule-t-il plus avec le discours sur la reconnaissance ?

Quelques voix isolées tirent la sonnette d’alarme comme celle de Nancy Fraser, philosophe étasunienne, qui travaille sans relâche à réactiver la vision transféministe intégrant les trois axes : reconnaissance / redistribution / représentation. Selon elle, la perspective d’une société post-néolibérale ouvre une brèche et donne l’opportunité aux féministes «d’infléchir la courbe des transformations en cours en direction de la justice de genre et de la justice sociale». A Genève et Lausanne, certain-e-s universitaires s’engagent à leur tour. Remettre en chantier une théorie critique féministe paraît à première vue utopique, mais les conditions du changement sont réunies et il serait alors envisageable de poser les fondements d’un projet de société véritablement plus juste.

 

Photo © newschool.edu, Nancy Fraser