updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

L'alliance du voile et de la laïcité

 

A Istanbul, la manifestation écologiste pour sauver le parc Gezi qui a viré au soulèvement populaire contre le gouvernement Erdogan a vu se mobiliser côte-à-côte femmes voilées et femmes non voilées, chose jusqu’alors impensable dans une société turque coupée en deux, entre d’un côté, les tenant-e-s d’un l’islam politique et de l’autre, les adeptes d’une laïcité héritée d’Atatürk. On peut s’interroger sur ce qui a pu rapprocher ces femmes que tout oppose à un moment de l’Histoire et si cet épisode leur permettra de tisser un lien à défaut d’une alliance.

De nombreuses associations féministes ont profité de la contestation de la place Taksim pour dénoncer l’islamisation rampante de la société avec son pendant immédiat : la régression des droits des femmes. Depuis que l’AKP (Parti de la justice et du développement) est au pouvoir, le droit à l’avortement a failli disparaître et en pratique, de moins en moins d’hôpitaux proposent l’IVG, sans parler de la pilule du lendemain très difficile à obtenir. On se souvient également des récentes prises de positions du maire d’Ankara, Melih Gökçek, qui suggérait "le suicide pour la femme victime d'un viol, à la place de l'avortement". Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan s’en tient lui à encourager les femmes turques à avoir au moins trois enfants. Si on ajoute la transformation du ministère de la Femme en ministère de la Famille et des Affaires sociales, on comprend aisément les craintes des féministes qui sont descendues dans la rue à plusieurs reprises pour sauvegarder le minimum d’acquis.

En fin de compte, sur quoi s’accordent les féministes et les femmes voilées ? Sur la violence domestique. La plateforme www.kadincinayetlerinidurduracagiz.net (We will stop the murders of women) publie les chiffres de l’ONU et selon ces statistiques, les meurtres de femmes ont augmenté de 1 400 % depuis 2003. Près de 42 % des Turques ont déjà été agressées, sexuellement ou physiquement. 22% des hommes turcs trouvent normal de battre leur femme. Plus d’un tiers des femmes qui ont été tuées l’ont été parce qu’elles avaient demandé le divorce. Un autre chiffre très parlant, c’est que dans 92% des cas de violence domestique, les femmes n’ont pas fait appel aux associations ou aux institutions. Alors se rassembler pour dire stop et rejoindre le combat des autres femmes à Istanbul n’est que légitime.

Le renforcement des rôles traditionnels mis en œuvre par le parti islamiste au pouvoir conforte ainsi les hommes dans la domination qu’ils exercent sur leurs femmes. Contrôler les femmes et leur corps est devenu une obsession en Turquie. En cela, la tentative d’interdire le rouge à lèvre trop voyant aux hôtesses de la compagnie aérienne Turkish Airlines est assez symptomatique de cette stratégie systématique d’invisibilisation des femmes. Pour l’AKP, seul le modèle islamiste est valable, quitte à ce que l’ensemble des femmes en souffrent et paient le prix fort. Le lourd tribut payé par les Turques les a poussées à se rassembler, voile ou pas voile, et à donner un signal au gouvernement. Face à la menace clairement identifiée, la solidarité de circonstance qu'elles ont vécue marque le début d'une nouvelle forme de lutte, même si elle ne s'exprime plus sur la place Taksim, violemment évacuée par la police le 15 juin dernier.

 

 Photo DR