updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

Et la prostitution masculine?

 

La prostitution, telle qu’elle est évoquée dans la plupart des débats actuels, c’est la relation tarifée entre un homme et une femme. Cette vision révèle tout le sexisme et l’hétérosexisme de la société. Quid de la prostitution masculine ? Elle existe pourtant depuis des lustres et les archives, notamment celles de la Commission cantonale vaudoise d’internement administratif, nous donne une idée de cette réalité.

Bien qu’il soit difficile de généraliser, quelques cas de prostitution masculine ont été examinés dans le cadre de l’arrêté sur l’internement administratif d’éléments dangereux pour la société. Ces prostitués hommes étaient par ailleurs identifiés – mais ils n’étaient pas internés pour cette raison – comme des homosexuels, il faut revenir sur la pénalisation de l’homosexualité au début du XXe siècle. Comment la prostitution masculine et l’homosexualité masculine ont-elles été traitées en Suisse dans le Code pénal ? Ce dernier, entré en vigueur en 1942, dépénalise partiellement l’homosexualité tout en mettant en place une exigence d’invisibiliation ce qui est aussi le cas du Code pénal vaudois de 1932, dans l’article 186. Si l’homosexualité est partiellement dépénalisée en 1942 la prostitution des hommes, elle, est clairement condamnée. Cette semi-dépénalisation de l’homosexualité pose certaines limites : certains actes restent condamnés par les autorités. Ainsi, les enfants et adolescents sont protégés des «actes contre-nature» par le Code pénal suisse de 1942 et le sont, auparavant, par le Code pénal vaudois de 1932 dans son article 186.

Le cas de Jules Nara (nom anonymisé, ndlr) est à cet égard emblématique. Selon le rapport de renseignement du 19 novembre 1939 Jules Nara, 37 ans, est «sans profession avouable» et «pédéraste notoire». Dès ses 16 ans, Jules Nara est catalogué par la police comme quelqu’un d’excentrique par son allure et les personnes qu’il fréquente. La police parle d’ailleurs de «mœurs équivoques». Son cas est d’abord considéré comme médical durant sa jeunesse puisqu’il est interné à l’asile de Cery. Il est très intéressant de lire ce que le rapport consacre au corps de Jules Nara. Ce dernier est considéré comme féminisé. Ainsi, Jules Nara porte des vêtements efféminés (ces derniers sont décrits de manière très détaillée) et fait preuve d’un soin de soi qui passe par l’épilation et un visage rasé. Ce sont des comportements qui semblent ne pas tromper. En effet, le policier assimile immédiatement ces signes aux femmes et aux «invertis». Ce n’est pas seulement l’homosexualité qui dérange la police. Ce sont également les clients de Jules Nara qui posent problème. Ceux-ci sont des pères de famille. En acceptant des relations rémunérées avec eux, il met en danger la structure familiale de la société. Jules Nara est dénoncé pour prostitution mais aussi pour mise en danger d’autrui et un internement de trois ans est proposé. C’est le 1er décembre 1939 que la Commission d’internement administratif examine le cas et ordonne un internement pour 18 mois. Elle abandonne cependant l’accusation de danger pour autrui au profit de l’accusation de soutien à la prostitution.

L’histoire de cet homme ne se termine pas là. Les archives ont conservé un rapport du Conseil de surveillance de la colonie d’Orbe daté du 8 novembre 1940. Il y est qualifié de «colon modèle» qui ne pose aucun problèmes et qui fait son travail au mieux de ses capacités. Mieux encore, les surveillants n’ont eu aucun problème avec ses «mœurs spéciales» pour la simple raison que celui-ci reste à distance de ses camarades. Le Conseil de surveillance de la colonie écrit pour demander sa mise en liberté. Cette lettre est très intéressante puisqu’elle montre une bienveillance importante de la part des autorités de la colonie d’Orbe envers Jules Nara. Ce dernier annonce ne pas vouloir changer de comportement. Cependant, il accepte d’être, dorénavant, plus discret. Il choisit de s’invisibiliser en échange de la liberté. Ce qui est l’un des buts du Code pénal suisse de 1942. Mais le chef du Département de justice et police refuse cette libération anticipée le 19 décembre 1940. Cette histoire se termine tragiquement puisque Jules Nara meurt à 38 ans moins d’un an plus tard après sa libération.

La lecture des archives de la Commission d’internement administratif montre que, dès qu’il s’agit de prostitution, les hommes comme les femmes sont jugés sur leur commerce tarifé, sur leur tenue et leur comportement. Mais, tandis que les femmes sont stigmatisées pour leur indécence, les hommes homosexuels sont critiqués pour leur féminisation. Ce qui pose problème chez l’une est son absence de pudeur tandis que chez l’autre c’est la transgression de genre et de norme sexuelle. Il y a une différence d’approche dans la condamnation de la prostitution qui est liée à la différence homme/femme à l’œuvre dans la société. Le caractère de publicité dans la rue est aussi un motif de condamnation chez les deux sexes. Ce qui compte semble être l’invisibilité d’une pratique honteuse ou d’un comportement «spécial».

Même si les cas examinés dans le cadre de la commission sont rares, ils brisent un schéma : celui qui lie la prostitution exclusivement aux femmes. Cela met à jour aussi un cadre judiciaire de dépénalisation en échange d’une invisibilisation. Il y a là non seulement une incompréhension totale de l’homosexualité, mais également une conception extrêmement normée de la masculinité avec cette obligation de virilité.

 


Plus d’info dans les ouvrages suivants :

Delessert Thierry et Vögtli Michaël, Homosexualités masculines en Suisse.

Delessert Thierry, Les homosexuels sont un danger absolu.