updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

Transfashion, tout se transforme

 

 


l’émiliE a relevé le défi d’organiser un défilé transféministe. Des artistes se sont mobilisé-e-s pour concevoir des collections pas comme les autres. Un exercice de style avec des contraintes précises visant à interroger le genre et à créer dans une perspective durable. Une  performance artistique critique. Un moment rare.


Les modes sont de toutes sortes, intellectuelles ou matérielles. Elles concernent aussi bien les objets que la culture et procèdent d’une même logique sociale : marquage social, construction identitaire, différenciation, imitation, intégration, domination. LA mode, celle des vêtements, est devenue un phénomène d’une ampleur sans précédent depuis une vingtaine d’années au point que les centres de nos villes se sont transformés en friperies plus ou moins haut-de-gamme : à chaque artère, sa ribambelle d’enseignes de fringues. Avec pour point de départ, le podium, véritable piste d’envol des créations orchestrées par une industrie florissante qui génère tous les ans quelque 500 milliards de dollars et qui fascine en particulier les jeunes générations. A chaque saison, ces fashion weeks à Londres, Paris, New-York, Milan pour l’Occident, à Jakarta pour l’Orient mettent en scène une cohorte de mannequins ultra-normés qui défilent selon des codes stricts pour présenter des collections binaires homme/femme.


l’émiliE s’est demandé à quoi ressemblerait un défilé transféministe. Transféministe déjà, d’où ça sort ? Certain-e-s y voient un mouvement universel qui traverserait les probématiques féministes dans leur globalité s’éloignant du féminisme essentialiste d’origine. Pour d’autres, c’est l’alliance du mouvement trans et du post-féminisme. l’émiliE y voit la réponse politique face aux inégalités et aux violences de genre. Le transféminisme est une réponse globale, pas juste celle du groupe des femmes mais aussi celle des minorités, y compris celle des hommes n’adoptant pas le profil dominant. Et des intersexes. C’est une réponse à toutes les dominations et colonisations. On ne peut pas adopter une posture d’entre-soi essentialiste productrice d’exclusions. Entre humains, post-humains et transhumains, l’égalité reste à faire parce que les normes patriarcales archaïques toujours à l’oeuvre continuent de façonner la société. L’heure est à l’hybridation et le transféminisme est un outil de transformation sociale.


Et si les corps hormonés, les corps greffés, les corps appareillés (prothèses, implants, bracelets électroniques, puces, objets nomades type téléphone, lunette, GPS, casque MP3), les corps virtuels, les corps genrés, les corps métissés deviennent chaque jour plus nombreux, se pose alors la question de savoir si les hybrides sont en train de devenir la norme dominante ? N’est-ce pas le paradoxe de l’hybridation qui suit un processus de normativité sans cesse réinventé ?

Quel écho prendraient toutes ces interrogations dans un défilé de mode ? Au-delà de la déconstruction des codes et des injonctions que produit l’univers de la mode, que donnerait-il à voir ? D’autres corps, des collections en rupture avec la bicatégorisation homme/femme, d’autres matériaux, d’autres démarches sans logique financière ? Quelles valeurs transmettrait un tel événement ? Quelle fonction aurait-il ? Quel impact ?


C’est peut-être par là qu’il faut commencer, l’impact. Quand Annia Diviani, jeune étudiante à la Haute Ecole d’Art et de Design (HEAD) de Genève, est venue proposer à l’émliE son projet de défilé, nous avons d’abord pensé aux conséquences : pourquoi produire plus ? Transformons à partir de ce qui a déjà été produit. Et le cahier des charges s’est ainsi rempli petit à petit : les créateurs-trices qui participent s’engagent à utiliser des matériaux recyclés ou de seconde main. Autre impact humain, cette bicatégorisation archaïque autour du vêtement : aux designers participant-e-s sinon de la faire exploser du moins de la questionner en profondeur. Le vêtement n’est jamais neutre : il est socialement construit et genré. Sa signification contenue et apportée évolue selon les époques et les sociétés. Les exemples du pantalon et de la jupe sont à cet égard très révélateurs : tous les deux peuvent être symboles d’émancipation ou d’oppression.


Parce qu’au cœur du sujet, il y a le corps, celui des femmes qu’il faut contrôler, celui des personnes trans qu’il faut cacher. Comme le rappelle l’historienne Christine Bard, «rien n’est moins naturel que le corps de mode». Serait-il artifice ? Tout est bon pour vendre et la subversion fait partie des stratégies marketing des maisons de couture : on se souvient du scandale provoqué par le modèle transsexuel Léa T. posant nue, jambes écartées, pour le Vogue français. En 2011, Jean-Paul Gaultier fait défiler une mannequin pour sa collection femme qui marque les annales: il s’agit d’Andrej Pejic, un jeune Australien, qui a également posé pour de la lingerie féminine. De son côté, l’agence Ford a engagé Casey Legler, première femme à présenter les collections de mode masculine sur les podiums. Citons encore la revue espagnole Candy qui se définit comme the first transversal style magazine et qui transforme les personnalités qui posent pour ses photographes : après Tilda Swinton, Chloë Sevigny, James Franco, c’est au tour de Jared Leto d’apparaître jambes, bras, aisselles, sourcils épilés. Dédié aux cultures transgenres, Candy ouvre véritablement la voie à la diversité. Il ne s’agit plus juste d’ambiguïté mais de cross-gender et la Transfashion résistance étudiera cette réalité sous toutes ses coutures bien sûr. Pourquoi les performances et transgressions de genre qui traversent les cultures deviennent-elles des outils dans l’industrie de la mode ?

Photo Marianne Villere