updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

Un esprit sain dans un corps libéré

Alors que l’obésité semble de plus en plus préoccuper les autorités publiques et médicales, des mouvements émergent pour lutter contre les discriminations qui frappent les gros-se-s et décloisonner les normes dominantes du "corps valide". C’est l’objectif du "militantisme gros" qui a, depuis septembre 2012, son groupe en Belgique : Fat Positivity Belgium.

Leurs fesses ont tout juste trouvé leur place sur la chaise du restaurant où nous nous rencontrons. Elles le racontent sans honte. Catherine Wallemacq et Charline Herbin sont grosses, l’assument et le revendiquent. Elles font partie des membres de Fat Positivity Belgium, un groupe de parole et de réflexion qui lutte contre la stigmatisation de la grosseur. Des discriminations dont elles sont victimes au quotidien, à travers notamment le manque d’accessibilité des lieux publics, l’offre limitée de vêtements à leur taille dans les magasins ou encore les clichés ressassés dans les médias et l’invisibilité des personnes grosses dans la culture…


Fat Positivity Belgium, né en septembre 2012, s’inscrit dans la mouvance du "fat activism", que l’on peut traduire par "militantisme gros". Ce courant est né aux États-Unis dans les années 70, une période marquée par l’émergence des mouvements émancipateurs féministes et antiracistes. À l’instar des Afro-Américains qui se réclament "blacks" ("noirs") comme dans le slogan "Black is Beautiful", les militantes revendiquent l’utilisation de l’adjectif "gros" : "On se réapproprie ce mot qui a été stigmatisé et on le politise. Selon nous, le mot "rondes" est un euphémisme qui implique l’idée que "grosses", c’est offensant. Gros, comme grand ou petit, est un descripteur neutre", expliquent Catherine Wallemacq et Charline Herbin.

Se libérer du discours médical
Le constat des "fat activistes" est simple : les gros et les grosses sont aujourd’hui stigmatisés. Pire, le discours "grossophobe", c’est-à-dire anti-gros, se généralise et s’installe insidieusement dans les esprits. Un gros qui fait du sport ? Impossible. Ou qui mange des légumes ? Peu probable… Ces idées sont tenaces dans l’imaginaire collectif. Chez Fat Positivity, le surpoids et l’obésité sont des mots totalement rejetés. "Ils renvoient au monde médical, avec qui nous avons une histoire compliquée, justifie Catherine. La médecine exerce un pouvoir sur les corps, et particulièrement sur le corps des femmes. La science n’est jamais neutre." Et les gros sont spécifiquement ciblés dans les discours médicaux : hors normes, ils sont forcément malades.


À travers la lutte contre l’obésité et les études alarmistes qui remplissent souvent les pages des journaux, une oppression sournoise s’exerce sur les personnes grosses. "Les études qui sortent dans la presse présentent des biais problématiques. Les chercheurs peuvent avoir des connexions avec le monde du régime, explique Charline, qui rejette les raccourcis établis par le monde médical. Dans la tête des médecins comme dans l’imaginaire collectif, la grosseur est automatiquement reliée à une mauvaise santé. Or, il y a d’autres facteurs dont il faut tenir compte : le stress, la discrimination envers les gros ont aussi un impact sur la santé." Et de dénoncer la pression permanente qui pèse sur eux : "On nous répète à longueur de journée : "Ça ne dépend que de toi !" Notre grosseur est considérée comme un état forcément transitoire. L’idée demeure qu’on peut s’accepter mais que, quand même, on doit faire régime." Face à la culpabilisation et à la moralisation constantes qu’elles subissent de la part du monde médical ou de ceux qui s’improvisent experts en santé, les fat activistes insistent : "On n’a pas à se défendre. Il n’y a pas de mauvais corps. Et même si on est en mauvaise santé, personne n’a le droit de nous discriminer ou d’exercer un pouvoir sur notre corps."

Déjouer les standards
Parce qu’il met en lumière les diktats de beauté pesant sur les femmes, le fat activisme présente une filiation évidente avec le féminisme. "La peur de grossir touche toutes les femmes qui sont victimes de l’industrie du régime mais aussi du regard masculin sur leur corps et sur leur beauté. On fait toutes les frais de la grossophobie", explique Catherine. Dans ce sens, le genre est en lien avec l’oppression de la grosseur. "L’idée préside dans nos sociétés que les femmes doivent occuper le moins de place possible, cela se manifeste par exemple dans la façon dont elles doivent s’asseoir. Être grosse, occuper de l'espace, peut donc être vu comme un acte de rébellion, avance Catherine. La beauté reste construite en fonction du regard des hommes. Les personnes très minces d’ailleurs endurent aussi des remarques ou sont considérées comme n’étant pas de "vraies" femmes."
Dans une optique de diversité, le fat activisme veut faire sauter les verrous qui enferment tous les corps. C’est pourquoi il est aussi connecté aux militantismes "trans" et "handi" (qui dénoncent les discriminations subies par les personnes transsexuelles pour le premier et handicapées pour le second). "Tous ces mouvements questionnent les normes du corps et remettent en cause l’obligation d’avoir un corps "valide", "normal", tel que défini par la société", poursuit Catherine. Il n’est donc pas étonnant que les fat activistes apprécient le "new burlesque". Ce mouvement artistique et féministe né aux États-Unis dans les années 90 propose des performances scéniques de strip-tease aux contours très politiques. En mettant à nu tous les corps quels qu’ils soient – transgenres, handicapé-e-s, gros-ses –, il vise à dénoncer les diktats de la beauté qui étouffent les personnes hors normes. "Contrairement au "burlesque" à la mode aujourd’hui – qui remet au goût du jour les femmes traditionnelles pulpeuses des années 50 –, le "new burlesque" apporte une vraie subversion des standards", se réjouit Catherine Wallemacq.

Sortir de l’invisibilité
Au-delà de ces expériences singulières, la diversité peine à percer aujourd’hui et les grosses demeurent cachées. Mais depuis quelques années, certaines sortent du bois. Sur le web notamment, elles revendiquent une place, détricotent les clichés et montrent tout simplement qu’elles aiment leur corps. Il peut s’agir de blogs recensant des conseils mode et partageant des bons filons pour trouver des vêtements adaptés, mais aussi de sites qui compilent des photos ou publient des témoignages relatifs au "fatshaming" (littéralement "rendre les gros honteux"). Ces espaces de partage, qu’ils soient virtuels ou bien concrets comme chez Fat Positivity, permettent aux femmes de se rendre visibles, existantes et puissantes aux yeux de la société qui est, elle, bien trop étriquée.

Illustration © Aline Rolis

Cet article a été publié à l'origine dans le mensuel féministe belge axelle de juin 2014. Plus d'infos sur le site http://www.axellemag.be/fr/