updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

L'obsession du voile

A la cérémonie d’ouverture de l’année académique en faculté de Théologie et Science des religions à l’Université de Lausanne, la parole était donnée à Silvia Naef, professeure à l’Unité d’arabe à l’Université de Genève, afin d’éclairer les questions sur le voile et le corps féminin, en revenant notamment sur la sémantique plurielle du mot voile et du regard occidental changeant sur cette pratique.

Le voile obsède les esprits de ceux qui se sont trouvés tout récemment une vocation dans le combat pour le droit des femmes. Que ce soit en France avec la loi contre le voile dans l’espace public, votée en 2010, ou en Suisse avec une première initiative passée au Tessin en 2013 et une autre en préparation en Valais («Pour des élèves tête nue dans les écoles valaisannes», ndlr), il serait ce symbole indiscutable de l’oppression des femmes dans le monde musulman qu’il faudrait interdire dans l’espace public, alors même que ce mot conduit bien souvent à, au mieux une ignorance, au pire une confusion complète sur ce que cela recouvre.

Le voile est multiple, multiple dans ses interprétations, ses traductions et ses réalités matérielles. Il est souvent présenté comme une règle coranique, mais selon Naef, il s’agit d’interprétations et, il faudrait rajouter, d’interprétation sur des pratiques en vigueur à une certaine époque. En effet, il est évoqué dans le Coran des règles de pudeur – autant pour les hommes que pour les femmes, même si elles sont plus concernées – mais les manières réelles de faire sont vagues. Et les représentations visuelles exactes des premiers jours de l’islam sont rares. Et ces interprétations vont varier dans l’histoire. Par exemple, Naef évoque le fait que, lors de l’expansion de l’islam, le contact avec les milieux urbains ait conduit à des interprétations plus restrictives de ces règles.

Pourtant, le regard occidental s’est construit dans le temps et a connu également des variations. A juste titre, Silvia Naef évoque les récits d’une femme anglaise en Turquie au XVIIIe siècle, se confrontant à des femmes voilées. Celle-ci, contre toute pensée actuelle, perçoit le voile non pas comme une oppression, mais bien comme une liberté. La liberté de pouvoir soustraire son corps à la vue de l’homme, perturbant le rapport de séduction hétérosexuel occidental. La liberté de pouvoir investir l’espace public grâce à ce voile. Ce n’est que bien plus tard que le voile sera défini comme un symbole d’oppression, notamment dès le début de la colonisation à la fin du XIXe siècle. Le dévoilement des femmes va devenir une guerre symbolique pour les Occidentaux, notamment lors des cérémonies de dévoilement imposées par le pouvoir colonial français en Algérie dans les années 50.



Aujourd’hui, parler du voile des femmes musulmanes permet de détourner les questions que pose la situation des femmes dans les sociétés occidentales, à commencer par les écarts salariaux encore présents. Il s’agit donc de nuancer et d’éviter de faire des amalgames grossiers, entre hier et aujourd’hui, entre ici et là-bas. Il s’agit, grâce à ces nuances, de réfléchir sur les moyens d’exprimer à la fois un féminisme différent et des revendications culturelles, surtout dans un contexte actuel discriminatoire envers l’islam comme le nôtre. Il s’agit aussi de réfléchir sur les politiques publiques mises en place, citées au-dessus : est-ce réellement aider ces femmes que de leur empêcher l’accès à l’espace public, aux écoles, à la société dans son ensemble ?

Cette intervention fait suite à un colloque organisé en 2013 à l’Université de Genève sur la même thématique, et un livre est sorti en avril 2015 sous la direction de Silvia Naef, Yasmina Foehr-Janssens et Aline Schlaepfer (Voile, corps et pudeur : approches historiques et anthropologiques, Genève : Labor et Fides)

Photo 1, affiche de propagande du 5e bureau d'action psychologique de l'Armée française dans les années 50.

Photo 2, cérémonie de dévoilement en 1958.