updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

Poilorama, le poil un combat féministe

Poilorama, la web-série d’Emmanuelle Julien et Olivier Dubois sur Arte creative, consacrée à notre pilosité défriche avec humour les représentations qu’on s’en fait, les injonctions qui nous rasent et revient à la racine du problème avec une question existentielle: Si tout le monde s’épile, est-ce vraiment un choix ? Bref, ça décoiffe, ça prend à rebrousse-poil, ça défrise même.

Face aux poils, hommes et femmes sont plus ou moins égaux : 4 millions de tiges filiformes recouvrent notre corps pour notamment réguler notre température ou nous protéger des microbes. S’ils sont utiles à notre bon fonctionnement, ils ont mauvaise presse et les documentaires d’Arte creative nous expliquent pourquoi. Symboles d’un manque d’hygiène ou d’une sexualité animale, notre relatif pelage cristallise certaines représentations sociales. Et si on coupait tout à l’image de ces systèmes totalitaires dont la propagande raffolait de corps glabres et musclés ? Extrême vous croyez ? Les logiques mercantiles à l’œuvre dans nos sociétés n’en sont pas si loin. Le philosophe Bernard Andrieu explique ce rejet du poil par le fait que sans lui « vous allez transpirer davantage. La stratégie du marketing, c’est de vendre des produits pour bloquer la transpiration ». Donc épilez-vous, rasez-vous et les marques pourront faire des affaires sur votre dos, enfin sous vos aisselles, sur vos jambes que sais-je…

« Le poil représente de façon privilégiée la dimension animale de la sexualité, en particulier de la sexualité féminine vue comme dangereuse avec cette apparence bestiale » précise Sara Piazza, psychanalyste interrogée dans la web-série. Il y a ici quelque chose d’hors-norme. L’épilation revient alors à domestiquer le sexe féminin pour le rendre inoffensif. Pour la psychanalyste, « enlever les poils, c’est désexualiser les sexes ».

Le sexe féminin est tabou comme sa représentation. Ainsi l’emblématique chef d’oeuvre de Courbet « L’origine du monde » commandé en 1866 par l’ambassadeur de Turquie à Paris, Halil Şerif Paşa, restera caché de longues années, recouvert d’un second tableau qui coulissait sur le cadre. Après avoir changé de mains plusieurs fois, Jacques Lacan, le célèbre psychanalyste, en fut le dernier propriétaire privé dans les années 50, l’œuvre était toujours cachée par ce système. Il a fallu attendre son acquisition par le Musée d’Orsay en 1995 pour que le tableau soit exposé au public sans aucune censure. Sur Facebook, par contre, « L’origine du monde », c’est de la pornographie…

La censure pourtant s’était allégée au début des années 70, laissant entrevoir des poils pubiens, ça et là dans la presse et au cinéma. Mai 68 a fait de l’expression corporelle une ôde à la liberté, du coup, on se déshabille et on embrasse la nature. Le corps est en friche. Les années 80 sont celles de la performance et de la construction des corps. 90, les années hygiénistes aux influences asiatiques, les corps deviennent lisses. Dans la mode, le porno-chic relaie cette tendance et avec les nouvelles technologies, l’hyperdiffusion des normes tout comme l’hypersexualisation des corps féminins sonneront le glas du poil.

La perversité de la presse féminine comme le rappelle les auteur-e-s des documentaires fera même passer l’épilation au service des femmes comme un droit, transformant un message féministe en une injonction marketing : Soyez libres et (pour y parvenir) conformez-vous à ces règles… Car, faut-il encore le préciser, cette presse ne s’adresse pas à vous mesdames mais bien aux annonceurs. Les marques qui achètent de l’espace publicitaire dans un magazine négocient du rédactionnel qui va soutenir l’annonce. A travers des mots-clés répartis dans le texte, le cerveau des consommatrices va s’imbiber de messages plus ou moins subliminaux qui conditionnent même les plus récalcitrantes.

Les nouvelles générations peuvent-elles échapper à ces attaques frontales contre leur pilosité? On a vu le succès du hashtag #dyedpits sur lequel des jeunes filles aux aisselles fournies et colorées se sont fièrement affichées. En faisant du poil un combat, elles militent contre les stéréotypes et les normes qu'elles sont supposées respecter. Le discours « mon corps m’appartient y compris mes poils et je fais c’que j’veux avec mes cheveux » se répand dans une perspective de corps customisé. Ainsi, côté garçon, la barbe du hipster serait un tatouage éphémère nous apprend-on dans la web-série. Et Conchita Wurst serait l’archétype de cette mouvance briseuse de tabou et d’injonctions. Ce que n’avaient toutefois pas anticipé les auteur-e-s de Poilorama, c’est l’effet du climat sécuritaire sur les barbes hipstérisées : entre les branchés barbus pris pour des terroristes et passés à tabac dans les transports en commun ou ceux qui suscitent la méfiance dans leurs relations de travail, la tendance bucheron du menton risque de faiblir : le poil aura bel et bien disparu.