updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

Interview: Simone Chapuis-Bischof

En hommage à son engagement et son militantisme de toute une vie en faveur des droits des femmes, Simone Chapuis-Bischof a reçu un prix d’honneur en avril dernier dans le cadre des prix genevois « Femme exilée, femme engagée ».
Rencontre avec cette grande dame lausannoise.


L’émiliE : Avant toute chose, bravo pour ce bel hommage mérité !
Vous nous avez raconté avoir dans un premier temps pensé refuser ce prix, puis vous avez décidé de l’accepter et de le dédier à l’Association pour les Droits de la Femme à Lausanne. Dites-en nous un peu plus.

Simone Chapuis-Bischof : j’estime que cette petite association qu’est  l’Association pour les Droits de la Femme (ADF), anciennement Association pour le Suffrage féminin, est mal connue et je voulais mettre en avant son rôle pour la conquête des droits politiques des femmes en Suisse, même si elle n’a pas été la seule à pouvoir se glorifier de la victoire finale. Depuis le début du XXème siècle , l’ADF regroupait tout de même les femmes les plus audacieuses et persévérantes de l’époque !
Je ne suis donc pas une pionnière comme on le prétend puisque ça ne fait que 50 ans que je milite au sein de cette association ! Ces 50 ans se composent d’ailleurs d’une foule de petites conquêtes et d’actions - festives chaque fois qu’on le pouvait.
Dès le départ l’ADF s’est battue non seulement pour le droit de vote des femmes, mais a aussi abordé l’assurance-maternité, l’avortement, ou encore l’égalité des salaires.


L’émiliE : Vous êtes donc toujours active au sein de l’ADF ?

S. C-B : Oui, entre autres activités. A l’ADF nous avons par exemple repris l’organisation des   « Eglantine Cafés » qui se tiennent toujours à la Maison de la Femme : nous y traitons de toutes sortes de sujets civiques, sociaux, féministes ou autres pouvant intéresser les femmes. Je travaille par ailleurs 2 fois par semaine à la bibliothèque féministe de la Maison de la Femme en compagnie de 2 collègues plus âgées que moi et tout aussi passionnées de livres. Notre plus grande joie est d’accueillir et d’échanger avec de jeunes étudiant-e-s qui viennent emprunter nos ouvrages en vue d’un travail de recherche ou de diplôme.


L’émiliE : Simone Chapuis-Bischof, vous avez eu 80 ans cette année, 40ème anniversaire du droit de vote fédéral des femmes. Le tout couronné par ce Prix d’honneur. Avec ce beau palmarès, on peut affirmer que vous avez conservé tout votre souffle, votre ténacité de combattante et de femme engagée ?

S. C-B : Oui, c’est vrai. Même si je me fatigue plus vite, je ne crois pas que je pourrai jamais m’arrêter. Toutes ces activités et combats, ça maintient en vie !


L’émiliE : Quels sont alors les points forts, les images, les sentiments qui résument une vie d’engagement féministe ?

S. C-B : Eh bien l’une des choses qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est le chapitre « L’émiliE ».Un chapitre très cher à mon coeur justement ! J’ai été la présidente du journal – qui s’appelait alors « Femmes suisses » - entre 1975 et 1981. J’y ai fait de belles rencontres, celles par exemple des soeurs Chaponnière : Corinne que nous engagions comme rédactrice en chef et Martine qui m'a succédé à la présidence du journal. La presse féministe a d’ailleurs toujours dû se battre par tous les moyens pour avoir sa place : je  me souviens par exemple d’une action cocasse que nous avions menée lorsque nous avions fait des confitures que nous vendions au Salon des Arts ménagers. Notre stand portait le slogan « Nous aussi nous savons faire des confitures ! ». Plus tard nous avons tout de même eu un stand au Salon du Livre…
Sur un autre plan, avoir fait la connaissance d’un nombre incalculable de femmes extraordinaires tout au long de ma vie est l’un des autres points très importants de ma « carrière ». Je me souviens par exemple de la personnalité incroyable qu’était Marie-Claude Leburgue qui invitait des femmes à son émission quotidienne durant l'hiver 1970-71, juste avant la votation sur le suffrage féminin. Jacqueline Berenstein et moi, y étions une fois par semaine et nous fournissions des sujets et des adresses de femmes à interroger sans faute. Ou encore à toutes celles connues lors de déplacements pour des rencontres féministes à l’étranger. J’en ai connu tellement, sans parler de ces femmes migrantes que nous honorons aujourd’hui et qui ont vécu tant de choses qui me font sentir toute petite à côté d’elles.


L’émiliE : Justement, puisque vous recevez un hommage dans le cadre d’un prix pour les femmes exilées, y a-t-il un lien dans votre parcours avec les problématiques spécifiques aux femmes migrantes ?

S. C-B : Pas particulièrement. Mais j’ai quand même participé par exemple à une expérience enrichissante en contribuant à la mise en place d’un centre d’accueil et de rencontre pour femmes exilées à Lausanne en 1992 qui a ensuite été absorbé par l’association Appartenances. Ou encore à la même époque, moi et d’autres avions créé « Femmes suisses pour une Europe solidaire » demandant plus d’ouverture et promouvant la paix.


L’émiliE : On dit souvent que le féminisme est en recul et c’est presque devenu un gros mot. Quel regard portez-vous sur les revendications des jeunes femmes d’aujourd’hui ?

S. C-B : C’est vrai, beaucoup de jeunes filles, de femmes, disent « je ne suis pas féministe ». En même temps elles ne supporteraient pas de se sentir inférieures, d’être discriminées. Je leur réponds d’ailleurs souvent par la question : « vous êtes alors d’accord qu’on vous paie moins qu’un homme ? »
Les injustices issues des inégalités m’ont révoltée dès le début et me révolteront toujours. Je tiens tout de même à dire que je rencontre aussi des hommes féministes qui se mettent à notre place, parmi lesquels mon mari qui m’a toujours soutenue. Je ne me bats pas contre les hommes, mais contre les injustices qui sont faites aux femmes. D’ailleurs, d’une manière générale, je pense que la recette est de ne jamais cesser de parler de ces problèmes.

 

L’émiliE : Puisqu’on parle de féminisme, un terme qui englobe tant de choses, on peut vous considérer, très positivement, comme une figure du féminisme historique. Comment vous positionnez-vous par rapport aux « tendances » dites « actuelles » que prennent les divers féminismes ?

S. C-B : Effectivement, on peut parler des féminismes, et il est certain que tous sont importants et ont leur place. En matière de féminisme, toute réflexion, tout combat, aussi minime soit-il, est capital. Par ailleurs, la notion de genre est très importante : je pense notamment dans des domaines tels que la médecine par exemple. Personnellement, je ne m’identifie pas à certains courants actuels, car à mon avis il ne faut pas négliger les grands thèmes classiques que sont l’inégalité des salaires ou le nombre de femmes dans les autorités et qui sont hélas toujours d’actualité. Je suis d’ailleurs viscéralement attachée à la notion de parité. D’accord, nous avons maintenant 4 femmes au Conseil fédéral.Et les autres exécutifs ? Et les autres législatifs ?

On a mis trois-quarts de siècle pour accorder des droits politiques aux femmes, peut-être mettra-t’on trois-quarts de siècle à concrétiser le partage réel du pouvoir ? Un par-ta-ge du pouvoir !

 

L’émiliE : On peut donc dire que ce partage est votre grand rêve, votre moteur… ?

S. C-B : Je suis peut-être utopiste, mais oui, je rêve encore qu’on y arrivera !

 

Propos recueillis par Stefania Kirschmann