updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

2012= 100 ans de luttes

 

Le 10 novembre 1912 paraissait Le Mouvement Féministe, un mensuel fondé par Emilie Gourd. Cent ans plus tard, il a changé de forme et s’appelle l’émiliE, en hommage à sa fondatrice, mais il est toujours là et reste le plus vieux journal féministe d’Europe. Les combats féministes sont encore d’actualité et ceux de 2012 s’annoncent féroces.

En relisant les huit pages du premier numéro du Mouvement Féministe de 1912, notre vénérable ancêtre à toutes et tous, on s’aperçoit que le front a certes bougé mais que les ordres de batailles de l’époque sont proches des nôtres : éducation, problèmes sociaux, politiques, économiques… aucun sujet n’est tabou et l’élan féministe d’alors ne doute de rien. L’édito d’alors affirme : « Le féminisme est l’un des grands mouvements de pensée qui ne s’arrêtent pas aux frontières des pays, ignorant les castes sociales et s’affranchissant des credos dogmatiques ou des formules antireligieuses (…). Partout il est - c’est notre conviction -, l’une des grandes forces de progrès qui travaillent à former l’humanité de demain, dans la liberté, dans la justice, dans la coopération de toutes les intelligences et de toutes les bonnes volontés ». Naïveté ou aveuglement ? Force est de constater qu’en cent ans, les choses ont évolué. En 2011, le département des Etudes genre de l’Université de Genève se demandait dans un ouvrage collectif si le féminisme avait changé nos vies et listait les brêches dans lesquelles les militant-e-s s’étaient engouffré-e-s pour révolutionner des pans entiers de société. Pourtant ce bilan, si positif soit-il, reste fragile. Les verrous sont diffiles à faire sauter, les résistances sont bien organisées et l’ordre symbolique a de beaux jours devant lui.

Cent ans plus tard, quel édito le comité de l’émiliE peut-il écrire ? Entre le sort réservé à Sakineh Mohammadi Ashtiani, qui pourrait être pendue plutôt que lapidée,  celui de centaines de nourrissons (filles exclusivement) pakistanaises laissées au mieux dans les tours d’abandon au pire dans les poubelles, ou encore les agressions de la police biélorusse contre les activistes des Femen, pour ne prendre que l’actualité internationale récente, la rédaction a l’embarras du choix, hélas. Pas besoin d’aller très loin pour témoigner et trouver des raisons de lutter. En Suisse, il y a largement de quoi faire. Et dans le top 5 des combats féministes de 2012, le comité de l’émiliE est quasi unanime pour dire que la campagne pour le remboursement de l’avortement constitue l’enjeu majeur de l’année. Au-delà du problème de l’accès à une interruption de grossesse légale et sure, se cache un retour à l’ordre moral. Pour Rina Nissim, présidente du Mouvement féministe suisse, et du comité de direction de l’émiliE, il s’agit aussi de « dénoncer les humiliations et attitudes punitives et sordides que subissent encore les jeunes femmes pour obtenir une pilule du lendemain ou une IVG ». Décourager les femmes, les dessaisir du contrôle de leur propre corps, autant de stratégies à l’œuvre pour leur assigner un rôle particulier.

En période de crise, les discours natalistes ressurgissent, plus ou moins directement, une façon détournée de remettre les femmes à leur place, celle d’avant les féministes. En période de crise, le marché du travail est tendu, la compétition entre salarié-e-s est elle aussi sexuée : là encore, la tentation de remettre les femmes à leur place est grande. Brigitte Mantilleri, adjointe du Rectorat, déléguée à l’égalité à l’Université de Genève et membre du comité de l’émiliE, explique que la crise fait que « le maintien même des femmes sur le marché du travail est problématique ». Premières touchées par les effets du chaos économique, les femmes n’ont pas les mêmes chances de s’en sortir. Dénoncer un système qui protège les puissants et les groupes dominants sera une priorité militante.

Notre classement serait incomplet sans le volet des violences faites aux femmes. Ce combat, de chaque instant, se fait sur le terrain à force de vigilance, de soutien aux associations qui aident ces femmes, de campagnes d’information pour éduquer encore et toujours. Rina Nissim estime pour sa part que « les femmes peuvent se renforcer contre ces fléaux, par des luttes collectives, une meilleure confiance en elles et une plus large autonomie. Elles doivent s'affranchir des relations de dépendance ».  Au registre de la violence symbolique, on trouve le sexisme ordinaire dont parle Brigitte Mantilleri, « ces petites remarques qui liquéfient au bout de la journée mais que les femmes intègrent afin de ne pas se bagarrer tout le temps ». On vit avec chaque jour, on trouve même des excuses aux auteur-e-s, on se montre ouvert-e-s, tolérant-e-s, mais jusqu’à quand ? Produit dérivé du sexisme ou parent proche, l’homophobie : Caroline Dayer, chercheuse et membre du comité de l’émiliE, estime que « les questions genre-lgbtiq, de plus en plus sur le devant de la scène locale et internationale, font partie des combats féministes futurs ».

Le fil des inégalités, des discriminations et des injustices pourrait se dérouler sans fin. Notre espoir réside dans le fait que nous tenons notre force des alliances que nous formons et des stratégies que nous nouons afin que le vivre ensemble dont parle la philosophe Judith Butler soit possible.