updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

En finir avec la violence de genre

Le meurtre d'Adeline à Genève a soulevé une vive émotion et bien des questions quant à la sécurité des femmes dans un Etat dit de droit. Force est de constater que les violences à l'encontre des femmes sont monnaie courante. l'émiliE a voulu en savoir plus sur ces mécanismes à l'oeuvre en s'adressant à Marylene Lieber, professeur en sociologie à l'Université de Genève, spécialiste de ces problématiques. Interview.

 



l'émiliE: Harcèlement de rue, viol, meurtre, face à ces menaces, certaines femmes ont un sentiment d’insécurité grandissant dans l’espace public. Est-ce justifié selon vous?


Marylene Lieber: Le sentiment d'insécurité des femmes est souvent présenté comme paradoxal. En effet, certaines études générales  de victimisation – qui sont des enquêtes qui interrogent un échantillon de population sur diverses formes de préjudices – montrent qu’il y a un paradoxe puisque les femmes sont plus nombreuses à déclarer avoir peur de l’extérieur quand bien même elles sont moins souvent victimes d’agressions que les hommes dans les espaces publics – et qu’elles sont, comme l’ont aussi souligné les féministes, le plus souvent victimes d’hommes qu’elles connaissent – la grande majorité des violences envers les femmes étant, vous le savez, des violences dans le couple ou envers une ex-conjointe. Les femmes auraient donc peur de crimes dont elles seraient relativement épargnées.
Dans mes travaux, j'ai mis en lumière qu’en se basant sur les paroles et les pratiques des femmes, on peut affirmer que ce paradoxe – qui veut que les femmes ont peur des lieux où elles sont peu agressées - n’est pas si paradoxal ; la contradiction n’est qu’apparente. La vulnérabilité aux violences que ressentent les femmes, notamment les violences sexuelles, loin d’être naturelle, évidente, est au contraire le fruit d’une construction sociale constamment réactualisée par l’usage de la rue, les représentations et les pratiques dans les espaces publics, où existent diverses interactions potentiellement violentes auxquelles les femmes sont confrontées quotidiennement, mais qui ne seront jamais enregistrées par les statistiques officielles.
Si les violences à l'encontre des femmes sont le plus souvent le fait de proches dans l'espace domestique, il y a de nombreux actes à l’encontre des femmes, trop souvent considérés comme «anodins» dans l’espace public, qui ne correspondent pas à l’«inattention civile», qui est la modalité usuelle de sociabilité entre inconnus dans l’espace urbain – c’est-à-dire qu’on fait comme si les autres n’existaient pas et qu’on vaque à ses occupations en gardant une distance sociale dans les interactions avec des personnes qui ne sont pas de notre entourage. Au contraire, les femmes expérimentent très souvent des remarques, des interactions trop intimistes, des attouchements, voire des agressions qui mettent à mal ces règles usuelles d’interaction et viennent leur rappeler qu’elles sont vulnérables «en tant que femmes», et permettent d'expliquer les peurs qu'elles ressentent lorsqu’elles déambulent en dehors de chez elles.

Diriez-vous que les femmes vivent la violence de genre comme une fatalité?
Absolument, parce qu'elles ont totalement interiorisé le consensus tacite qui associe féminité, espaces publics et danger. Les femmes ont non seulement incorporé les discours qui les construisent comme «femmes», comme «vulnérables» et comme physiquement impuissantes, en particulier face aux hommes et aux violences sexuelles, mais elles ont également expérimenté des interactions non voulues et agressives avec des hommes inconnus, et elles agissent donc en conséquence en adoptant des pratiques restrictives.



D’après la publication des derniers chiffres sur la violence domestique, l’espace privé n’est pas non plus un havre de paix.Quelle place ont les femmes?


Toutes les statistiques le disent, les violences envers les femmes sont d'abord des violences d'hommes qu'elles connaissent et le lien conjugal, avec la dépendance féminine qu'il engage souvent, est particulièrement propice à l'instauration d'un climat de contrôle et de violence. D'ailleurs, les travaux féministes des premières heures ont montré le caractère idéologique de la mise en exergue des violences dans les espaces publics, qui laisse dans l’ombre l’ampleur des violences dans le couple et qui contribue à dessiner une division socio-sexuée de lʼespace et du temps. Associer espace public et danger contribue en effet à renforcer l’idéologie qui associe le féminin à l’espace privé et le masculin à l’espace public. Cela permet de réaffirmer la division sexuée spatiale et temporelle – et de ce fait, une forme de contrôle social sexué. Cela contribue également à perpétuer l'idée de l'espace privé comme un havre de paix, qu'il n'est pas toujours.
Si cette dimension idéologique est indéniable, j'ai montré que cela ne dégage pas de s'intéresser aux violences dans les espaces publics, qui restent trop peu discutées, et qui relèvent d'un même continuum et rapport de pouvoir.



Les slutwalks ou autres actions féministes pour se réapproprier l’espace public en toute sécurité sont-elles suffisantes selon vous?


Elles ont le grand intérêt de permettre de porter sur la place publique des problématiques qui sont sans cesse renvoyées à une dimension individuelle - telle femme n'a pas pris de précaution - et de réaffirmer le caractère collectif de l'oppression des femmes. Elles permettent également aux femmes d'occuper l'espace public dont l'accès, s'il n'est pas formellement interdit, reste largement contraint, tout en discutant de la notion de responsabilité : les femmes ne sont pas responsables des agressions qu'elles subissent; se mouvoir en toute liberté dans les espaces publics est un droit à part entière. 
D'autres collectifs affirment cette nécessité pour les femmes d'occuper davantage l'espace pour assurer une mixité. Ainsi le collectif Place aux femmes à Aubervilliers, qui occupe les terrasses de café (20-30-40 femmes viennent s'asseoir sur les terrasses de café usuellement occupées par des hommes qui souvent font des remarques sur l'apparence des passantes. Elles distribuent également des labels aux cafés "women friendly").
Si ce genre d'actions n'est bien sûr pas suffisant, elles contribuent tout de même à une mise en visibilité et à un espace de discussion autour de la question de la sécurité des femmes. 



A part le self-defense, quelle solution s’offre aux femmes? 


Le self-defense est très important car cela a une incidence sur la posture et sur le type de relations qui s'instaure lors d'une interaction - se savoir forte est évidemment essentiel pour diminuer le sentiment d'insécurité - les femmes qui pratiquent des sports de combat ou des arts martiaux disent toutes avoir changé de posture et se sentir plus à l'aise après avoir appris à se défendre. Il est certain que l'on n'apprend pas aux filles à faire usage de leur force et parfois, des cours de self-défense non féministes les cantonnent dans cette idée qu'elles n'ont pas de force. Au contraire, il suffit d'apprendre à faire usage de sa force - qui, celles qui ont cassé une planche à la fin d'un cours d'AD (auto-défense, ndlr) féministe le disent, est bien plus importante qu'on le croit. 
Pour ma part, je crois vraiment en la mixité de l'espace et à la nécessité pour les femmes de s'approprier des espaces publics collectivement. En ce sens le collectif d'Aubervilliers a une démarche essentielle. Sur le mode ludique, ces femmes affirment que l'espace public est ouvert à toutes et à tous et participent, selon une perspective désormais classique en géographie, à produire un nouvel espace qui est moins insécure pour les femmes.



De quel côté agir? La prévention, l’éducation, l’application des peines etc?


Comme pour toutes les discriminations, il serait nécessaire d'agir sur tous les fronts et c'est là que réside la grande difficulté. Il faut éduquer les garçons à ne pas agresser, draguer, siffler, il faut éduquer les filles à se défendre, à ne pas croire qu'elles n'existent que par leur seule apparence. Il faut occuper les espaces publics de façon mixte (et là, bien sûr, il y a une réflexion urbaniste à faire : l'aménagement des espaces publics est souvent pensé de façon masculine ou pour les seules mères. La plupart des villes qui préparent des espaces pour les jeunes, pensent à des espaces masculins - cf. Plainpalais); il faudrait éduquer les enseignants, les policiers, les magistrats pour les inciter à être moins tolérants sur les violences à l'égard des femmes.

Photo Nicolas Lieber