updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

Andrée-Marie Dussault à Genève

Ancienne rédactrice en chef de l'émiliE, Andrée-Marie Dussault a vécu sept ans en Inde où elle a pu s'immerger au coeur d'un pays tout en démesure. De retour en Europe, elle publie un livre intitulé Voyage dans l'Inde des Indiennes qui bouscule pas mal de clichés. Elle partagera une partie de son expérience lors d'un débat public le 15 novembre à la Librairie du Boulevard à Genève. l'émiliE lui a déjà posé quelques questions.

l'émiliE: Pourquoi avez-vous compilé ces articles sur l’Inde pour en faire un livre? Et pourquoi sur les femmes en particulier?
AM Dussault: La plupart de mes articles ont été publiés en Suisse et j’avais envie de les partager avec des gens de mon lieu d’origine, le Québec. Je me suis adressée à quelques éditeurs québécois et Remue-ménage est le seul qui s’est montré intéressé. Comme il s’agit d’une maison d’édition féministe, je leur avais proposé des textes sur les femmes.


D’emblée vous insistez sur la violence du pays, de l’expérience, pourquoi?
On a souvent une image de l’Inde comme étant une nation pacifique, le pays de Gandhi, de la méditation, du yoga. En fait, c’est un pays très dur où il y a énormément d’antagonismes entre castes, sous-castes, communautés ethniques, religieuses et beaucoup de violences à l’encontre de ceux qui ne détiennent pas le pouvoir : les pauvres, les basses castes, les tribals (autochtones), les femmes, les enfants...



Vous pointez du doigt les rapports touristes/locaux à l’oeuvre dans les pays du Sud, est-ce une manière de dénoncer le post-colonialisme?
Il y a les rapports entre les touristes et les Indiens, il y aussi ceux entre les expatriés et les locaux. Les Indiens - pas tous et les choses changent, surtout avec leur nouveau statut de puissance économique – ont tendance à traiter les étrangers blancs avec beaucoup de respect (sincère ou non). Ils ont aussi une culture de l’accueil beaucoup plus révérencieuse qu’en Occident. Certains touristes sont respectueux des gens du pays, d’autres font preuve d’arrogance ou même de racisme, comme ailleurs. Des gens de la classe moyenne en Occident s’installent en Inde et se retrouvent soudainement avec un chauffeur, des aides domestiques, une nounou parce que ça ne coûte rien et parfois ils se sentent en droit d’avoir une attitude de «maître». Les Indiens des classes supérieures sont nombreux à eux-mêmes traiter leurs aides domestiques comme des êtres inférieurs, et parfois les expatriés prennent le même pli.



Vous décrivez l’obligation pour un million de femmes de la caste des dalits de collecter les excréments humains. Pourquoi cette pratique existe-t-elle encore?
Probablement parce que ça accommode beaucoup de monde. La plupart des maisons en Inde ne sont pas connectées à un système d’égout. Si elles possèdent des installations sanitaires, ce sont le plus souvent des toilettes sèches, et quelqu’un doit ramasser les excréments. C’est pratique de contraindre les plus démunies à ce qu’elles fassent cette tâche ingrate. Cela dit, il existe de nombreuses initiatives pour le développement de toilettes «soutenables» qui polluent ni l’eau ni la terre, et dont certaines recyclent même les matières fécales pour en faire des fertilisants.

Autre pratique qui a la cote, la dot. Pourquoi?
La dot est au cœur de la structure de l’économie sociale du pays, même si elle est illégale depuis 1961. Avec l’avènement de politiques économiques néo-libérales depuis deux décennies et le consumérisme rampant, sa valeur a augmenté. Plus une mariée éventuelle est d’une caste ou d’une classe sociale élevée, plus elle possède un niveau d’éducation appréciable, un teint clair, plus la future belle-famille est en droit d’extirper une dot importante à ses parents. Celle-ci peut consister tant en or, en roupies qu’en appareils ménagers, en voitures. Chaque années, des milliers d’Indiennes sont harcelées, parfois même tuées, pour qu’elles donnent davantage de dot à leur belle-famille. Un homme dont l’épouse meurt peut se remarier et de nouveau exiger une dot de sa future belle-famille.



Il y a aussi 34 millions de veuves, femmes sans avenir, vivant de l’aumône, exploitées sexuellement... Vous pouvez nous en dire plus?
Les veuves en Inde ont souvent la vie dure. Traditionnellement, elles pouvaient se jeter dans le feu funéraire de leur mari. Il s’agissait d’une pratique courante, appelée sati, interdite depuis 1829, mais dont les médias rapportent parfois des cas survenus dans des villages. Ce n’est pas rare, surtout en région rurale, une fois que le mari décède, que la belle-famille veuille se débarrasser de l’épouse, qui représente un fardeau. Des dizaines de milliers d’entre elles vivent dans des «villes de veuves» qui leur sont réservées. Plus les femmes sont éduquées et indépendantes financièrement, moins elles risquent d’être mises à la porte de chez elles.




Après sept en Inde, comment s’est passé le retour en Suisse?

J’ai passé ces deux dernières années entre le Tessin et l’Italie, et là, je suis au Portugal où je vais peut-être m’installer. En arrivant en Europe, je savais à quoi m’attendre, il n’y a pas eu de choc culturel. Vivre en Europe et en Inde m’a permis de mieux apprécier chaque culture. Vivre à Delhi est très excitant et intense, mais c’est aussi dur au quotidien, le bruit, le trafic, la grosse misère, la pollution... De retour en Europe, j’apprécie la qualité de l’air, le calme et la facilité de la vie en général.

Quelle image gardez-vous du sous-continent?
Des images très colorées et très denses. Des saris et des dhotis de toutes les couleurs. Une dame de 85 ans, par exemple, ne se gênera pas de mettre un sari rose fluorescent. C’est beau. Des scènes de rue chaotiques ; avec des vaches, des chèvres, des chiens, des singes, des éléphants, des Mercedes, des cyclorickshaws, des camions, des vélos, avec au milieu, des vendeurs, des mendiants, des enfants des rues… Des sourires ; en Inde, on sourit beaucoup.

Photo DR Ana Gabriella Rojas

Rencontre avec Andrée-Marie Dussault : vendredi 15 novembre à 17 h 30
à la Librairie du Boulevard, 34 rue de Carouge, 1205 Genève