updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

Sophie Kasser, d'ici et d'ailleurs

Sophie Kasser, co-fondatrice de la compagnie Moveo, a quitté la Suisse très jeune. Investie corps et âme dans le théâtre physique, elle raconte son engagement, son travail sur les identités en mouvement, le rapport à l'autre (sexe, genre, corps, culture…). Et si Moveo rencontre un certain succès dans le monde, Sophie Kasser rêve de se produire dans son pays d'origine… Interview.

l'émiliE: Vous co-dirigez la compagnie Moveo, comment en êtes-vous arrivée là ?
Sophie Kasser: C’est un long cheminement… Adolescente, j’avais découvert le théâtre à Genève, au Crève-Cœur, et je faisais beaucoup d’acrobatie, de cirque, de danse, j’avais une nécessité de mouvement. Et quand j’ai découvert l’approche du théâtre corporel, c’était la fusion parfaite entre le côté théâtral et le corps en action. J’ai décidé de me former à Londres. C’est là que j’ai rencontré Stéphane Lévy. Nous avons intégré la compagnie Théâtre de l’Ange Fou. Ensuite, nous avons été invités en stage à Barcelone et nous avons décidé d’y rester pour fonder l’école et la compagnie Moveo.

Vos spectacles tournent dans le monde entier, c’est la gloire ?
Étonnamment il y avait une demande et un engouement à Barcelone parce que personne n’était spécialisé dans cette forme de théâtre. Et de fil en aiguille, nos spectacles ont été connus ailleurs, en Europe principalement. C’est un plaisir de voyager pour notre travail, mais d’ici à parler de gloire, je n’oserais pas…  L’international offre à la compagnie de belles perspectives actuellement.

Comment expliquez-vous qu’en Suisse, on vous connaît à peine ?
Sans doute un manque de communication de notre part. Et je n’ai jamais travaillé en Suisse dans le domaine artistique, comme je suis partie directement après ma matu, je n’y ai pas fait d’études de théâtre et j’ai participé à peu de projets artistiques sur place. Finalement, on a plus de contacts en Angleterre, en Espagne ou en France.

La Suisse vous renie-t-elle ?
Non, d’ailleurs le Consulat suisse nous a toujours soutenus ici. Mais il y a toujours une part de chance dans le domaine artistique, car il faut aussi que la bonne personne te voie au bon moment. En Suisse, les festivals ne nous connaissent pas. Pas encore… je ne sais pas, c’est un peu mystérieux de se produire dans le monde entier sauf en Suisse, du coup c’est attirant d’aller en Suisse.

C’est peut-être parce qu’il est difficile de vous classer dans les registres habituels…
Oui sans doute, les programmateurs ont toujours de la peine : pour eux, on n’entre ni dans la catégorie «théâtre», ni dans la catégorie «danse». Notre attachement au terme théâtre nous semble important parce que notre démarche part de là, mais au fond ce n’est pas le plus important. Le public nous voit plutôt comme des danseurs. Pour nous, ces étiquettes sont absurdes. Une fois, un spectateur m’a demandé si c’était du théâtre ou de la danse et je lui ai répondu «Est-ce que ça vous a plu ?»…

Est-ce lié au fait que ce théâtre physique est une forme peu courante d’expression?
Je trouve qu’on est dans un moment où les frontières entre les disciplines deviennent plus fines. Elles conversent et se mêlent de plus en plus. Catégoriser fait moins de sens. Il y a une diversité de genres. Et le théâtre corporel remonte à la Grèce Antique, il est dans notre culture, et donc dans notre imaginaire collectif.

Vous travaillez beaucoup le rapport à l’autre…
On aime penser qu’on est des artisans et que la matière avec laquelle on travaille c’est le corps, les corps, chaque corps, avec ses particularités, ses expériences, ses histoires et forcément quand on entre en relation avec une autre personne sur scène, on établit un rapport avec l’autre. Ça peut être l’autre corps, l’autre sexe, l’autre genre, l’autre culture. On ne travaille pas avec des identités fixes parce qu’elles sont toujours en mouvement, elles sont multiples, variables, on ne peut pas les figer. Dans Ara !, notre dernier spectacle, il y a une recherche sur les différents types de relations au sein de notre société, celles qu’on connaît dans la société occidentale. Comment on se positionne par rapport à l’autre et comment on a besoin de l’autre pour exister soi-même.

Dans Ara ! justement, vos personnages en quête d’utopie explorent le vivre ensemble. C’est une utopie, le vivre ensemble ?
Non, je pense par contre que c’est difficile. On cherche à le faire le mieux possible. L’idée c’est comment faire et que ça marche. Et que ce ne soit pas comment se faire une place en repoussant les autres mais en essayant que chacun trouve une place au sein d’un tout.

Ara ! parle de ce besoin de l’autre et de son rejet, c’est un sujet d’actualité...
Oui c’est Mellila et Lampedusa, mais c’est aussi proche quand on regarde nos enfants qui se construisent. On est égoïste parce qu’on a besoin de se sentir vivre et en même temps on est avec les autres dans le partage, l’échange.

A propos d’enfants, dans votre spectacle Donde estoy cuando soy dos ? vous questionnez la conciliation travail/maternité. C’est un manifeste féministe ?
C’est une commande de l’Université de Barcelone et du centre de recherche de femmes Duoda. J’ai commencé mon investigation à partir du corps et de mon expérience vécue de mère travailleuse. Ce n’était pas pour illustrer ma vie. Je voulais que le mouvement devienne langage et touche des femmes, mères ou pas. Mais c’est vrai que j’aborde la difficulté de travailler et d’être mère et de faire bien les deux.

Vous n’avez pas peur en tant que femme d’être réduite à votre corps ?
Non. J’ai fait un Master dans ce centre de recherche et ça m’a donné confiance sur la force de chacun, quel que soit son corps, son âge, sa culture. Ça m’a appris énormément sur l’importance des exemples féminins. Le travail sur le corps devrait être enseigné dès le plus jeune âge pour donner à tous plus de conscience, confiance, qu’on puisse être à l’aise en public, avec les gens. Le corps est une langue universelle.

D’ailleurs vous avez publié un article pour l’université de Barcelone sur le corps féminin dans la danse…
Oui dans la danse moderne. C’est un mouvement qui a été créé par des femmes notamment en réaction à la danse classique, à la perfection du corps inhérente à cette pratique. Plus tard les hommes se sont approprié cet espace, mais je suis revenue à l’origine en parlant de ces femmes qui ont créé la danse moderne.

Dans tout ça, quelle est la part d’héritage de vos parents féministes ?
Enorme ! Depuis petite, je vois en particulier ma mère qui travaillait à la librairie des femmes L’Inédite mener ses engagements féministes. On a grandi dans cet environnement. Elle a fait un travail incroyable. Et cela nous a influencés d’une certaine manière. Aussi dans le refus de se voir étiqueter. Je me souviens des réactions de certaines personnes quand ma mère s’affirmait en tant que féministe. J’en fais l’expérience à mon tour, je vois bien que le terme est perçu de manière péjorative. Alors que les retours en arrière sont toujours possibles, certains de manière très évidente, sur l’avortement notamment.

Comment comprenez-vous la votation du 9 février sur l’immigration en tant que Suissesse vivant à l’étranger ?
Je ne sais pas si on peut vraiment comprendre, surtout de l’extérieur. Je me souviens encore des affiches de l’UDC avec ce mouton noir qui est expulsé de la carte de la Suisse… Finalement dans cette perspective-là, avec la montée des populismes en Europe, ce n’est pas si étonnant. On ferme de plus en plus les frontières et en même temps, il y a cette pression migratoire, les journaux parlent de 300 000 personnes prêtes à quitter le nord de l’Afrique pour l’Europe. Ces chiffres donnent le vertige, on ne sait pas comment réagir à ça. Au lieu de la faire avec des valeurs d’ouverture, d’égalité, on ferme et on revient à l’égoïsme: "Ici c’est chez moi et je ne partage pas" parce que ça veut dire, la baisse du niveau de vie, la peur de l’inconnu. Après ce qui est fou c’est la capacité du marketing à récupérer ces thématiques (le projet The other half, ndlr). Au lieu d’en faire du business, on a envie de dire «agissez». Pour nous cela a eu déjà des répercussions directes : Stéphane (Européen, ndlr) devait être professeur invité au Tessin dans le cadre d’Erasmus, il a vu le programme purement et simplement annulé. Et pour moi en tant que Suissesse est-ce que ça pourrait devenir compliqué de voyager et de travailler en Europe ? Parce qu’on oublie qu’avant les Suisses devaient avoir un visa pour y résider… Le résultat des votations m’a choquée.

Photo© Patrick Lombaert