updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

Maternité d’Elne : le choix de la vie contre la barbarie

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Il aura fallu cinquante bonnes années pour que la mémoire de la Maternité d’Elne, charmante petite ville située près de Perpignan, sorte des cartons de l’indifférence. Certes, des historiens avaient évoqué brièvement son existence, mais de manière anecdotique et il aura fallu qu’un certain Guy Eckstein, enfant juif né en 1940, apprenne qu’il avait vu le jour sous la protection d’Elisabeth Eidenbenz, directrice de la maternité, pour qu’il se lance à sa recherche. Il la retrouva dans un domicile qu’elle habitait à Rekawinken près de Vienne en Autriche où elle vivait avec une amie, Henrietta, qu’elle appelait affectueusement Lleti. Elle termina sa carrière dans l’humanitaire dans une association qui s’occupait d’enfants autrichiens.

C’est à ce moment-là qu’on pourra remonter le fil d’une aventure extraordinaire autant qu’émouvante. Elle s’est éteinte en 2011 dans une maison de retraite à Zurich après avoir été gratifiée de toutes les décorations, en France comme en Espagne, de la Croix de San Jordi à la Légion d’honneur.

Elisabeth Eidenbenz aura permis de faire naître et sauver des centaines d’enfants de la «Retirada» ainsi que, par la suite, des enfants juifs qu’elle aura su extraire du génocide entre 1939 et 1943. Etant obligée de fermer la maternité sous la pression des Allemands en 1944, elle repartira en Suisse et, pendant la période de la libération, participera au sauvetage de femmes qui subirent sévices et viols pendant l’arrivée des troupes soviétiques qui ont amené à la débâcle définitive des nazis en Autriche en 1945.

Imaginons Elisabeth, jeune infirmière suisse, issue d’un milieu chrétien protestant, allant secourir des vies en 1937 à Madrid puis à Barcelone, alors que les troupes fascistes menées par Franco assassinaient la République et poussaient à la fuite vers la France des centaines de milliers celles et ceux qu’elles n’avaient pas eu le temps d’anéantir. Ce fut, plus que de l’humanitaire, un défi à la barbarie, jusqu’au bout du voyage, en donnant raison à la vie.

Deux livres ont été publiés sur la Maternité d’Elne. Le premier La Maternitat d’Elna, en catalan, par Assumpta Montellà, historienne catalane, qui eut le mérite de faire connaître cette histoire forte et, plus récemment, le second Femmes en exil, mère des camps, de Tristan Castanier i Palau, jeune historien français, qui travailla en relation avec l’association D.A.M.E, association des descendants et amis de la Maternité d’Elne, et avec la municipalité d’Elne.

Ce dernier livre, le meilleur moyen de se le procurer, c’est bien d’aller visiter la maternité d’Elne, que la municipalité a rachetée pour en faire non pas un simple musée mais un lieu d’activité solidaire et de témoignage vivant de l’Histoire, en exemple à tous ceux qui sont épris de paix et d’humanité en ce monde.

Des milliers de visiteurs y sont déjà passés et il n’y a pas, dans la cité catalane, une seule pierre de la ville qui désormais ne nous fasse pas respirer ce printemps de la vie qu’Elisabeth a su mettre en musique à partir d’une organisation efficace, au nez et à la barbe des fossoyeurs qui ont laissé mourir dans le dénuement le plus total des milliers de réfugiés. Ils ont été jetés sur la plage, sans eau potable, sans hygiène, subissant le froid de la tramontane, obligés d’enterrer leurs morts dans le sable, derrière des barbelés hâtivement posés et gardés par les autorités françaises. On appelait ces lieux «camps de concentration», qu’on rebaptisera post-mortem «camps d’internement» pour ne pas les confondre avec les camps d’extermination nazis. La nuance existe certes, mais l’établissement de paliers dans l’horreur ne peut faire oublier la définition de l’époque.

Une presse hystérique citée dans un livre écrit en 1981, Camps du mépris, de René Grando, Jacques Queralt et Xavier Febrès, rappelle les dangers de la xénophobie :

«La France peut-elle continuer, dans les graves circonstances actuelles, d’être le refuge prédestiné de ces populations pitoyables mais pour une grande part indésirables… Qu’il s’agisse de vols, d’escroqueries, de cambriolages, d’attaques à mains armées, de trafic de stupéfiants, de traite des blanches, d’avortements, d’abus de confiance, plus de la moitié de ces crimes sont perpétrés par des étrangers.» Le Courrier de Céret (26.8.1939)

C’est dans cette ambiance délétère qu’Elisabeth Eidenbenz a acheté, pour le compte de la Croix Rouge suisse, cette demeure bourgeoise qui n’avait jamais été habitée et qui, dans sa destinée, ne le sera qu’en tant que maternité. Nous ne savons que peu de choses de la chaîne de solidarité qu’elle a dû construire pour braver les autorités en place. Les archives en diront certainement plus en regard de la discrétion compréhensible autant que par la disparition des témoins.

En attendant, le résultat est saisissant : 597 naissances !  C’est ce qui fait dire à Serge Barba, née le 12 avril 1941 à Elne : «Ma mère m’a donné la vie à la maternité suisse d’Elne et Elisabeth Eidenbenz la confiance au genre humain.» Autant dire qu’aujourd’hui sont nés  beaucoup d’enfants auxquels on aura donné le nom d’Elna, comme le prolongement heureux d’un devoir de mémoire au cœur de la vie de chacun.

Le livre de Tristan Castanier i Palau regroupe  800 photographies de l’époque qu’Elisabeth a léguées à la municipalité d’Elne.

Les photos d’Elisabeth ont aussi montré la vie quotidienne de la maternité qu’elle a ainsi décrite : «Notre maternité d’Elne, située au milieu des champs fertiles entre les Pyrénées, et où la cigogne de notre enfance descendait souvent plus d’une fois par jour par la cheminée pour y déposer un joli bébé rose, représentait pour de pauvres femmes réfugiées un oasis de paix et de bien-être pour les 6 à 8 semaines pendant lesquelles elles étaient hébergées. Tout autour naissait la plaine rose des fleurs de pêchers…»

Grâce à son réseau solidaire, Elisabeth développera aussi une énergie farouche pour aider les internés du camp d’Argelès à tenir le coup, en permettant de gros efforts d’introduction de l’hygiène pour freiner la propagation des épidémies. Autant de vies aussi sauvées en plus de la naissance des enfants de la maternité.

 

Elna, citoyenne du monde

A la mairie d’Elne, une exposition permanente sur la maternité peut être visitée, avec une lettre écrite par Jean Ferrat, qui fut son parrain. Autant dire que la fierté de Nicolas Garcia, qui nous a reçus, est bien méritée. Après avoir mené à bien un projet ambitieux qui n’était pas si facile à réaliser, vu les moyens à mettre en œuvre, mais aussi parce que la mémoire de cette période rappelle souvent plus le froid de l’hiver que la douceur du printemps, Nicolas Garcia a fait le choix de l’avenir en initiant le projet d’un centre de formation pour des jeunes qui veulent œuvrer dans l’humanitaire, en collaboration avec des ONG. Il a aussi obtenu que la maternité soit classée monument historique et agit maintenant pour que l’Unesco la classe comme patrimoine de l’humanité.

«Quoi de plus beau, nous dit-il, que de prendre appui sur un exemple extraordinaire de solidarité humaine aboutissant à la naissance de centaines de vies pour inciter à l’action, ne serait-ce que pour ne plus jamais voir s’abattre une nouvelle fois  sur l’humanité la tempête de la barbarie.

Ainsi, à la maternité d’Elne, nous abriterons un centre de recherche sur l’activité humanitaire en Europe au XXe siècle, une auberge humanitaire. Nous avons aussi le projet d’offrir de courts séjours de réhabilitation offerts à des mères et leurs enfants en très bas âge qui n’empêcheront pas la tenue de conférences et colloques.

Autant dire que tout cela ne peut pas se faire sans la collaboration de toutes les bonnes volontés et en particulier l’activité de l’association D.A.M.E. dont François Charpentier, malheureusement décédé, fut la cheville ouvrière et à qui nous devons d’avoir pu rénover ce magnifique lieu de mémoire et d’espoir qu’est la Maternité d’Elne. »

Pour en savoir plus :

Tristan Castanier i Palau : Femmes en exil, mères des camps.

Violette Marcos et Juanito Marcos : Les camps de Rivesaltes.

Geneviève Dreyfus-Armand : Les Camps sur la plage, un exil espagnol