updated 6:42 PM CET, Dec 5, 2016

La perméabilité du queer

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Depuis que le mot "queer" est devenu politiquement correct, mainstream et quasi fourre-tout bien commode, les minorités en tous genres peinent à s'en extraire. La normalisation et l'inclusion faisant son oeuvre, année après année, il perd peu à peu son pouvoir subversif. Au point que l'éditeur Phaidon publie "Art & queer culture", certain de sa démarche avant-gardiste, voire olé-olé à en juger par le sticker sur la couverture qui proclame "premier livre à étudier la critique et la théorie de l'art visuel queer". Tout un programme !

Les auteurs, Catherine Lord et Richard Meyer, universitaires états-uniens spécialistes du genre, se sont penchés sur la porosité de la définition du "queer". En commençant leur introduction par cette phrase "I am your worst fear. I am your best fantasy", tirée des slogans des mouvements de libération homosexuels des années 70, ils posent le contexte… et le doigt là où ça chatouille. L'ouvrage ne recense pas exclusivement les artistes qui s'identifient comme homosexuel-le-s mais explique également comment les codes et les cultures de l'homosexualité ont constitué de la matière créative aux artistes. A ce titre, le lien politique/sexualités prend toute sa dimension, de même que le dialogue théorie/pratique, sans cesse rappelé par les auteurs.

Troubler le genre et les sexualités, éclairer les aspects performatifs des identités, s'opposer à la normalité ferait partie inhérente de la flamboyante de l'artiste queer, marque déposée depuis la fin des années 80. Certes, mais comment se fait la sélection pour intégrer ce premier livre sur l'art queer? Parce que même Sharon Hayes dans sa performance de 2008 intitulée Revolutionary Love 1 (I am your worst fear) et Revolutionary Love 2 (I am your best fantasy) avait une liste à rallonge pour recruter des participant-e-s queer pour son projet. Inclusif jusqu'où le queer ? On mesure à quel point l'exercice est difficile. Les quelque 400 pages d'Art & queer culture oublient nombre d'artistes essentiel-le-s. Le média papier en explique sûrement la limite physique. Et puis se posent d'autres questions : qu'est-ce qui est de l'art et qu'est-ce qui reste de la sous-culture ? Catherine Lord et Richard Meyer proposent 220 pièces qui retracent 125 ans d'une histoire de l'art des cultures queer qu'ils sont les premiers à écrire. C'est certes un début en terme de visibilité et de reconnaissance mais la puissance subversive s'expose-t-elle dans les musées et les galeries? A quand le top 100 des meilleur-e-s artistes queer chez Taschen?

Les questions que soulèvent le livre méritent qu'on s'y intéresse et donnent des pistes pour les esprits curieux, les genristes et les passionné-e-s d'art. Une ressource à l'évidence.

Art & queer culture, Catherine Lord et Richard Meyer, Ed Phaidon, 412 pages.