updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

le coin du misogyne

Distinction

Voilà, le printemps est là, laissant derrière lui quelques journées de la femme rassurant les bonnes consciences et des St-Valentin rassurant les fleuristes. Comme tous les hivers, heureusement déjà un peu oublié, celui-ci aura été marqué par les récompenses que s'auto-octroit le cinéma. Tout le monde l'aura noté, The Artist, blague en forme d'hommage par le réalisateur d'OSS 117 et le producteur d'Astérix aux Jeux Olympiques, aura remporté le gros des prix. Mais on aura aussi remarqué que Meryl Streep, pour sa transformation en Margaret Thatcher dans Iron Lady, s’est aussi taillé la part du lion. Or, si l'on peut saluer le talent mimétique de l'actrice, on peut difficilement être attendrie par la vision sympathique «mamie gâteuse» à laquelle l'actrice donne un semblant d'humanité. Les hagiographies ont ceci de tristes qu'elles ne citent que comme détails historiques – et de peu d'importance - les inconséquences émaillant une vie publique.

On en oublierait presque que Margaret Thatcher, loin d'évoquer la réussite de la femme politique, c'est avant tout le symbole d'une société forcée d'accepter les diktats du monde financier et la soumission aux grands groupes industriels. Pourtant, ce qu'a voulu nous apprendre le film, c'est que la droite réactionnaire est profondément féministe et qu'elle est bien plus progressiste que la vilaine gauche qui n'a jamais pensé à mettre une dame au pouvoir. En 2012, l’histoire se réécrit comme comme ça... La vacuité politique héritée des années Reagan est devenue le mode d'emploi de l'écriture d'un scénario et d'une vision neutre.

A propos de récompenses, une amie me faisait remarquer récemment qu'il y a avait toujours des prix pour les interprètes féminines et masculins. Alors qu'il n'y a pas de distinction de sexe entre les autres métiers du cinéma. Est-ce à dire que les femmes et les hommes ont une manière de jouer différente ? Ou plutôt, comme on peut le penser, que les actrices n'ont qu'un minimum de bons rôles sous la main, ce qui mérite bien une section pour elles seules sinon elles ne seraient jamais reconnues par leurs pairs ? Un peu comme dans la vraie vie finalement.

Du sang et pas de larmes à BlackMovie

Il n'est pas si loin le bon vieux temps où le cinéma de terreur essayait de séduire le public féminin. On peut remonter à l'an de grâce 1998 (grand cru cinématographique au demeurant) et au film japonais Ring pour noter une volonté originale de vouloir faire peur aux adolescentes dans les salles obscures. A cette époque, dans l'empire nippon, la technique est déjà rodée. Le phénomène vient en effet de la littérature (Ring est adapté du roman éponyme) où les éditeurs se sont rendus compte que les jeunes filles étaient loin d'être insensibles aux frissons. Entre romans de gare et mangas, les sujets horrifiques se concentrent alors autour de personnages de femmes. Mais pas de Lara Croft pour autant : journaliste entre 30 et 40 ans, souvent divorcée, l'héroïne a un CV quasi banal. Mais c'est justement l'irruption de l'horreur dans le banal qui suscite la peur.

Sommet du genre, sans surprise, conçu par les créateurs (réalisateur, scénariste, producteur et auteur du roman original) de Ring, Dark Water a aussi marqué le glas de cette heureuse période. Depuis, les femmes d'action sont revenues dominer le cinéma fantastique et la terreur se conjugue aux cruautés soaps à la Saw. Pas surprenant alors de découvrir, durant le festival BlackMovie (du 17 au 26 février), que le film dit « de genre » soit envahi par le cinéma pop-corn déjanté. On découvrira donc Tokyo Gore Police, farce saignante avec Eihi Shiino, la star sadique d'Audition et surtout Helldriver, amusant délire avec zombies au look très bande dessinée. C'est ce dernier film qui pourrait bien symboliser la jonction entre l'horreur clinique de Dark Water et les délires excentriques d'un Takashi Miike ou d'un Quentin Tarantino. Désormais, ce n'est plus en affrontant et en extériorisant ses traumas que l'on triomphe du mal (voire du mâle), mais en résolvant un classique complexe d'Oedipe dont, au demeurant, le cinéma use et abuse depuis sa création. Pour la pure terreur, on attendra une prochaine révolution.

Quand l’émiliE se fait des toiles

 

Du 21 au 23 octobre aura lieu l’émiliEFest qui proposera des films étonnants et remarquables (selon la formule consacrée) au cinéma Spoutnik de Genève. Mettant en lumière la problématique du féminisme pro-sexe, le festival sera une belle façon de montrer que la femme est l’égale (et l’avenir) de l’homme en matière de langage cinématographique.

Deux films (DIRTY DIARIES et TOO MUCH PUSSY !) démontreront que ce n’est pas parce qu’on a pas de pénis qu’on est ne sait pas faire du porno. Remarquons néanmoins que les films de cul réalisés par des femmes se veulent en grande majorité différents de ceux mis en boîte par les vrais durs. D’où un aspect artistique étudié, une recherche visuelle inattendue et un point de vue introspectif. A tout cela se rajoute une audace marketing puisque quand une femme filme des scènes explicites de cul, c’est pour les montrer dans des salles de cinéma traditionnelles (ROMANCE (X) de Catherine Breillat et BAISE-MOI de Virginie Despentes et Coralie Trihn Thi) et non dans quelques cabines de sex-shops. Autant, depuis les années 1990, l’homme, exception faite d’auteurs finalement décevants (Andrew Blake, Luca Damiano), semble se ficher comme d’une guigne que le porno ressemble à un cours d’anatomie en gros plans, autant la femme réfléchit au côté art contemporain de l’entreprise.

L’esthétique et la retenue ne sont pas obligatoirement les apanages de la metteuse en scène. En Italie, Lina Wertmüller et Liliana Cavani ont fait pâlir les plus audacieux des Pasolini. Aux Etats-Unis, les films de genre (horreur, prison,…) de Stephanie Rothman étaient aussi cons et graveleux que ceux de ses comparses masculins. Enfin, alors qu’au début des années 80, David Cronenberg intellectualisait l’horreur, Barbara Peeters exaltait le gore en montrant, pour la première fois de manière aussi crue, un monstre grignotant ses victimes (tout sexe confondu). Si, de nos jours, les réalisatrices font plus attention au look de leur film, c’est aussi pour prouver aux producteurs que si elles méritent de tenir une caméra, elles doivent faire nettement mieux que les hommes. Admettons que pour l’instant ça marche : Luna réalise à elle seule des films qui ressemblent à un mix entre Tsai Ming-Liang et Steven Soderbergh.

Pas de talents contre les femmes

Le 11 novembre dernier, le genevois théâtre St-Gervais a pris le risque fou d'être la cible de machos intégristes. Il avait en effet consacré une soirée à la lecture de textes misogynes. Avec son côté explication de texte, la logique n'était pas bête et était bien défendue dans la présentation de l'événement («...pour réussir sa vocation d'athée, il est bien de lire les écritures religieuses. Si on veut essayer de rester de gauche, le Figaro magazine doit être source d'inspiration...»).

Rien de plus sympathique que de se moquer d'écrits réacs. Il est donc intéressant de se demander si de grands textes littéraires traitent du sujet (il est toujours plus sympathique de contredire une thèse intelligemment étayée). On sait que, depuis la Bible, le mâle s'est exclusivement plu à se donner le premier rôle. De fait, l'habitude aidant, les écrits qualifiés de misogynes semblent plutôt, jusqu'au milieu du XVIIIème siècle, relever plus d'une banalisation de l'infériorité religieuse, légale et scientifique de la femme que d'un militantisme rageur. Du coup, difficile de trouver un auteur ou un penseur dont le combat est prioritairement dirigé contre la gent féminine. La question est pourtant intéressante, d'autant plus qu'il faut comprendre une époque pour saisir ses contemporains. D'ailleurs, ceux qui portent le chapeau (Sade, Casanova, Freud - que des grands philosophes au demeurant) ne sont souvent cruels envers les femmes que pour mieux saisir leur monde. Sous leurs plumes, rares sont les hommes idéaux.

Donc, non, il ne semble pas que la misogynie en tant que telle ait inspiré de grands textes. Par contre, au niveau de l'écrit, elle s'est plutôt disséminée habilement, à la naissance du féminisme, dans les journaux exclusivement adressés aux filles (l'hallucinant, mais excellent, hebdomadaire «La Jeune Fille » des années 1890). Cela perdure aujourd'hui avec les revues féminines où la publicité l'emporte sur le rédactionnel. D'ailleurs, la normalité de la femme (consumériste, ménagère, fleur bleue, frivole, excessivement sensible, etc.) véhiculé par celui-ci rappelle étrangement les idées que la Bible véhiculait déjà.

Finalement, le débat est clos avant d'avoir été entamé. Prudents, les auteurs de talent ont préféré être persifleurs et non pamphlétaires. Les autres, provocateurs ou pisse-froids, ne méritent même pas un intérêt sociologique.

 

Sans rapport -

A lire: Viols en temps de guerre (Collectif, Payot). Un livre qui fait froid dans le dos où l'on prend en pleine gueule l'invraisemblable logique militaire, et donc politique, des sévices sexuels. Certes, on le savait, mais encore fallait-il dresser un large schéma pour avoir un aperçu global de ce cauchemar souvent traité en détail de la guerre.

LE SALON DÉLIVRE

On ne peut pas dire que l’on attendait avec impatience de savoir qui allait se retrouver à la présidence du Salon du livre, d’autant plus que l’on est en droit de se demander quel peut bien être le degré de pertinence de ce job. Réunion des éditeurs où les gros font de l’ombre aux petits (comme dans la vraie vie), le Salon du livre est une naïve parenthèse culturelle printanière dont le seul intérêt est de faire (re)découvrir la lecture à ceux qui s’en passent quotidiennement très bien. Après l’année Patrick Ferla, quel joker allait sortir de la poche de Palexpo pour rendre intelligents les Genevois ? Les machistes peuvent sortir leur arsenal, c’est bien une femme qui sera la nouvelle présidente.

Habile communicante, Isabelle Falconnier, issue des chroniques littéraires de l’Hebdo, commence par une polémique avec une photo où elle prend une pose charmeuse-ingénue-sexy afin d’illustrer ses nouvelles fonctions. Sa minauderie n’a pas plu aux lecteurs sérieux qui l’ont aperçue dans les pages de la Tribune de Genève du 29 août dernier. Certains ont même dû faire des zooms sur la photo pour vérifier si la jeune femme portait bien des porte-jarretelles (il y a des esthètes partout).

Finalement, Isabelle Falconnier peut aguicher qui elle veut sans que cela ne remette en cause ses capacités. La force du capitalisme est de tout intégrer (y compris l’anti-capitalisme) pour faire du profit. La littérature est censée briser le culte de l’apparence par une approche réflective, la nouvelle présidente veut montrer que l’on peut être vamp et avoir un cerveau. Constatons surtout que les femmes à postes à responsabilités ne peuvent communiquer avec leurs corps que soit en les présentant comme objets sexuels, soit en y retirant toute forme de féminité pour afficher le sérieux d’une maîtresse d’école (syndrome Ségolène Royal/Martine Aubry).

Falconnier se plairait-elle à ne privilégier que l’une de ces deux faces ? La preuve par son interview (dans la même Tribune), d’un vide étonnant. On se dit que, oui, elle aurait mieux fait de poser dans Playboy plutôt que de dire qu’elle «aime trop lire pour arrêter d’être critique littéraire» (la joie du double salaire) et que «la Suisse reste un pays de lecteurs» (comme de mélomanes pour le Grand Théâtre ou de cinéphiles pour Pathé).

Palexpo ne fait de différence que financière entre le Salon de l’auto et celui du livre. Ses présidents aussi. Il ne reste qu’à espérer, sans trop y croire, que le fond rattrape un jour la forme.

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